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L’amour et les forêts, par Frédérique Bouvet

L’amour et les forêts[1]

 Sorti lors de la dernière rentrée littéraire, ce sixième livre d’Éric Reinhardt a été vendu à plus de 100 000 exemplaires et auréolé de plusieurs prix. Dès le premier chapitre, É. Reinhardt évoque sa rencontre en 2008 avec une de ses lectrices, Béatrice Ombredanne, agrégée de lettres et professeur de français dans un lycée à Metz. Cette dernière lui a écrit pour lui dire combien son quatrième livre Cendrillon[2] l’a marquée. Touché par cette femme de trente-six ans et « son intensité du sentiment d’exister »[3], É. Reinhardt la rencontre à deux reprises, s’ensuit une relation épistolaire. B. Ombredanne confie à l’écrivain le réel auquel elle a affaire, son mari qui la harcèle. L’amour et les forêts retrace cette rencontre romancée. Puis se déplie à la troisième personne, le harcèlement conjugal de cette femme.

À aucun moment, l’héroïne dans ce livre ne se nomme comme une victime. D’emblée, la couleur est annoncée, il s’agit pour B. Ombredanne « d’accepter sa propre bizarrerie pour en faire sa joie »[4]. Rentrée tardivement d’une réunion, elle trouve sa maison silencieuse et dans l’obscurité. Ses enfants, Arthur, cinq ans et Lola, treize ans, sont blottis l’un contre l’autre sous une couette dans le noir. Son mari, Jean-François, s’est enfermé dans la chambre conjugale. Alors que ce dernier écoutait une émission de radio dans la cuisine lors du repas avec ses enfants, il leur a demandé de sortir subitement ; hurlant contre sa fille, interloquée par cette décision. À sa femme, il dit s’être reconnu : « C’était comme si l’animateur avait donné son nom sur les ondes de France Inter, comme s’il l’avait dénoncé »[5]. Qu’avait-il senti qu’on dénonçait de lui ? « Il avait reconnu quelques constantes de ses comportements les plus communs dans les témoignages des auditeurs […] des femmes mais aussi des hommes, des victimes et des harceleurs »[6]. B. Ombredanne est saisie lorsqu’elle l’entend utiliser le signifiant d’harceleur certifié. Tout d’un coup, c’est comme si elle n’est plus prisonnière du délire de son mari et cela lui donne « une liberté considérable »[7]. Elle se connecte alors pour la première fois sur Meetic et donne rendez-vous à Playmobil677 alias Christian dans sa maison à la lisière d’une forêt. B. Ombredanne fait une bonne rencontre, mais choisit, alors que cet homme au courant de son quotidien lui propose le mariage et d’accueillir aussi ses enfants, de décliner sa proposition. Elle n’est pas non plus sans savoir que ces quelques heures où elle s’est échappée de l’écran-radar de son mari vont avoir des conséquences.

Durant quatre mois, elle va être harcelée par son mari nuit et jour qui ne croit pas à son histoire de promenade dans les Vosges et de panne d’essence. « C’était un peu comme une forêt profonde et angoissante, inextricable, constituée par les phrases que son mari lui adressait continuellement, qui toutes semblaient se produire à l’infini comme des centaines de troncs, jour après jour, serrés les uns contre les autres […]. Béatrice Ombredanne se trouvait prisonnière, soumise à la fureur inquisitrice de son mari »[8]. Elle finit par lui dire les faits mais la spirale infernale se poursuit ainsi que le mode de jouir de chacun. Sans en dévoiler la fin, il s’agit d’une femme qui préfère « rêver sa vie »[9]. Elle pense toujours les jours à Christian mais reste enfermée dans sa prison, celui d’un mariage sans amour. Alors, inertie du fantasme d’une femme appendue à la bague de la peinture d’un regard[10] ?

 

 

[1] Reinhardt É., L’amour et les forêts, Paris, Gallimard, 2014.

[2] Reinhardt É., Cendrillon, Paris, Stock, 2007.

[3] Reinhardt É., L’amour et les forêts, op. cit., p. 13.

[4] Ibid., p. 17-18.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 48.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 136-137.

[9] Ibid., p. 314.

[10] Ibid., p. 37.

Translations : Anglais