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Victime du « père, cette plaie ». Une femme s’en débarrasse avec Quentin Tarantino. Par Solenne Benbelkacem Leblanc

La Mariée : « Quand la chance favorise une chose aussi laide et violente

que la vengeance, on y voit une preuve irréfutable non seulement que

Dieu existe mais qu’on agit selon Sa volonté ».

Hattori Hanzo : « Je le dis sans vanité, c’est le plus beau sabre de ma

carrière. Si en chemin vous rencontriez Dieu, il serait taillé en pièces ».

Kill Bill , Quentin Tarantino.

Victime du « père, cette plaie »[1]

Une femme s’en débarrasse avec Quentin Tarantino

 Une note trop salée

 Le film Kill Bill est l’épopée d’une femme se délivrant du joug d’un homme qu’elle présente comme… son père. Uma Thurman y incarne ce personnage dont le nom est systématiquement barré d’un bip, à la façon dont le sont les grossièretés à la télévision américaine. Les deux phrases prélevées montrent le rapport paradoxal de cette femme à l’élément « Dieu ». Dans la première, Dieu existe et donne consistance à l’être de la Mariée. Cela peut faire frémir quand on pense aux djihadistes qui se revendiquent « serviteurs » d’Allah pour commettre le pire.

Dans la deuxième phrase, on ne sait pas si Dieu existe, mais s’il ne se « barre » pas de sa route, elle le réduira en morceaux. Serait-elle au-dessus de Dieu ? Non, mais peut-être bien à côté. On sait avec Lacan que Dieu est un des noms de S(Ⱥ) et qu’il y en a d’autres. Une femme garde toujours un pied en-dehors du monde symbolique. C’est pourquoi on peut lire ce film comme une aventure féminine dans la relation au Père et à la dette. Tarantino nous donne à voir une femme refusant de payer « the bill » qui lui est tendue.

Un arrêt de mort change de destinataire

Au départ, il s’agit d’une tueuse sans famille, asservie volontairement à la jouissance de Bill. Elle se fait son bras armé et il a le droit de vie et de mort sur elle. Mais un jour, elle découvre que la vie pousse même dans les entrailles d’une meurtrière. Cet événement de taille la fait décrocher aussi sec, car elle ne veut pas de Bill comme père pour l’enfant. Elle disparaît alors pour mener une vie rangée auprès d’un autre. Mais Bill et ses sbires massacrent ce qui aurait dû être une fête, la transformant en femme « rouée de coups »[3], laissée pour morte. Victime donc.

Après quatre ans, elle se réveille du coma et se rend compte qu’elle a non seulement perdu l’enfant, mais qu’en plus de cela, elle a été à son insu l’objet d’un commerce sexuel. Elle retourne la lettre de mort à l’envoyeur. Un seul et unique but la maintient en terre de dignité : tuer Bill.

« Aide-toi et Dieu t’aidera »

Pour ce faire, elle va chercher le meilleur des sabres auprès d’Hattori Hanzo. Il consent à le lui fabriquer, estimant qu’il a une responsabilité dans le développement de cette « grosse vermine »[4]. Mais on ne doute pas qu’elle l’aurait obtenu en se passant de sa bénédiction.

Durant son road trip sanglant, cette femme veut faire savoir son désir de vengeance. Est-ce parce qu’elle n’a rien d’autre à perdre que sa propre vie ? Est-elle si éprise de vérité qu’elle se refuse à toute cachotterie ? Je ne crois pas. Tarantino ne laisse pas tomber les filles. Ainsi, mise en bière et une fois de plus laissée pour morte, elle se déterre en comptant d’abord sur elle-même et en se remémorant l’enseignement de son défunt maître Paï Meï. Et c’est en elle que cela répond : « Nous y voilà, Paï Meï », dit-elle.

Jadis, Bill l’avait inscrite à cette école misant sur cet enseignement impitoyable. Son corps appartenait alors à cet autre maître qui pouvait lui prendre un bras si cela lui chantait. Elle s’y était engagée et c’est grâce à cette mise qu’elle s’arrache aujourd’hui de la mort. Est-ce dire qu’un bon père pour une fille est un père mort ? Peut-être. En tout cas, c’est dire qu’un père ne peut pas tout. Il marque un corps de son désir, mais pour le reste elle doit se débrouiller et jouer sa partie. Tarantino offre un mythe décidément très perfor(m)ant : adieu Antigone, Orphée… et vive la Mariée !

 Un désir qui gagne

Quand arrive l’heure où elle trouve Bill, elle découvre que son enfant est vivante et l’attend. Pourtant, cela ne la détourne pas. Elle prend un risque en partie incalculé, pour gagner sa vie. Elle dévoile sa naïveté de s’être crue reconnue douée de désir par Bill. Naïveté car c’est ici un père de l’ordre d’Une semaine de vacances[5], « qui hait le désir »[6] nous dit Jacques-Alain Miller : un père intéressé par la jouissance. Il n’est d’ailleurs pas sans rappeler le père fantasmatique que Freud découvre avec la neurotica, théorie qu’il abandonnera par la suite, et de Totem et Tabou[7].

La Mariée met du sel sur « cette plaie », le tuant par son point de jouissance même. Elle lui inflige la prise « des cinq points et de la paume » plus que convoitée par Bill, qu’il ne savait pas en sa possession. Un cœur explosé contre un cœur brisé, pourrait-on dire.

Comme à son habitude, Tarantino porte un coup là où ça se la jouit victime pour le plus grand plaisir de ses adeptes. Il fait cela en exagérant tellement le trait que cela en deviendrait presque baroque. Il pousse le bouchon, faisant saigner l’écran comme le faisait Niki de Saint Phalle avec la peinture. Ce n’est pas sans éclabousser certes un peu la borne phallique…

[1] Miller J.-A., Nous n’en pouvons plus du père ! Sur Une semaine de vacances de Christine Angot, La Règle du jeu, 20 avril 2013.

[2] Kill Bill, film en deux volumes de Quentin Tarantino, 2003 et 2004.

[3] Idem.

[4] Id.

[5] Angot C., Une semaine de vacances, Paris, Flammarion, 2012.

[6] Miller J.-A., op.cit.

[7] Freud S., Totem et tabou, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot »,‎ 2001.

Translations : Espagnol