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De l’offre de parole des CUMP aux rescapés de l’attentat du 7 janvier 2015, par Didier Cremniter

 Lors des catastrophes naturelles ou accidentelles ou même dans le cas d’un attentat qui frappe à l’aveugle, l’événement surprend le sujet de façon totalement aléatoire. Le réel alors en cause est bien un réel hors sens car rien ne laissait prévoir cette rencontre de l’ordre de la « tuché ». C’est alors que le dispositif de parole mis en place par les Cellules d’Urgence Médico-Psychologiques (CUMP) va permettre la mise en œuvre d’un travail psychique qui se réfère aux principes de l’analyse : clinique sous transfert, mise au travail de l’appareil signifiant dans lequel ce réel va plus ou moins rapidement être résorbé, englobé. C’est de là que découlent les effets thérapeutiques rapides, du fait qu’à l’occasion de cette offre de parole, ce réel hors sens va intégrer les signifiants ainsi produits, ce qui rend compte de l’atténuation voire de la disparition des phénomènes cliniques.

            Par rapport à ces considérations, quelles réflexions nous suggère notre expérience auprès des rescapés de Charlie Hebdo après les événements du 7 janvier ? Celle-ci s’est initiée selon les mêmes principes que lors des autres interventions en favorisant une offre de parole adaptée de la façon la plus souple possible. Très rapidement, c’est sur les lieux du journal Libération où était hébergé Charlie que se sont effectués les entretiens avec ceux qui le souhaitaient.

            Curieusement, il nous est apparu que cette offre de parole, si elle a donné lieu à un certain nombre de demandes chez ces sujets, n’a pas, pour autant permis l’établissement d’un lien transférentiel stable. Certains ne demandaient pas d’autre entretien après le premier alors que leurs symptômes restaient envahissants. Lorsqu’ils étaient vus plusieurs fois, mis à part un ou deux sujets, on ne percevait pas une réelle volonté de poursuivre, un peu comme si la thérapeutique mise en place ne répondait pas à leur demande. Et en fin de compte, à aucun moment ne s’observait de façon convaincante ce processus auquel nous faisions allusion ci-dessus, à savoir la production de ce travail psychique permettant de résorber le réel dans le symbolique, à partir des signifiants puisés par le sujet dans son histoire.

            L’hypothèse qui pourrait rendre compte de cette difficulté spécifique est la suivante : contrairement à ce qui se passe dans une catastrophe naturelle ou accidentelle ou même lors d’un attentat qui frappe à l’aveugle, ici à Charlie, l’événement n’est en rien aléatoire. Il rend compte sans la moindre ambigüité, de la volonté absolue de venger le prophète offensé conformément au diktat formulé par le Djihad. De ce fait, ce réel dans lequel se sont trouvés pris les rescapés n’est pas un réel hors sens. Non seulement il est soutenu d’une signification particulièrement forte mais l’on pourrait considérer qu’il est comme chargé d’un signifiant qui fait le poids comme le soulignait Jacques-Alain Miller lors de la soirée préparatoire aux Journées PIPOL 7 du 7 mai dernier. En conséquence, le poids de ce signifiant qui circonscrit ce réel reste indissociablement lié à lui et l’offre de parole n’a alors qu’un pouvoir limité pour éveiller le désir et puiser dans l’histoire du sujet, à la recherche de signifiants autres, qui pourraient résorber ce réel. Ceci pourrait expliquer l’inaptitude de notre dispositif de parole à répondre à la demande de ces sujets, ceux-ci étant en réalité non disponibles pour cette offre tant ils sont aspirés par cette question pour eux si essentielle, payée au prix le plus fort, celui de leur existence et qui n’était autre qu’une abnégation au service de la dite liberté d’expression.

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