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Duras, victime de la jouissance de sa mère ? Jean-Claude Encalado

À 18 ans, Duras, ou du moins la jeune fille qui dit « Je » dans les « Cahiers rose marbré », pose un acte, un acte dont les coordonnées sont développées dans les pages 80 à 88 des Cahiers de la guerre.

 Il y a ce qui est antécédent et ce qui est subséquent à l’acte qu’elle pose. L’antécédent, ce qu’il y a de préalable à son acte, ce sur fond de quoi il se pose, c’est : l’absence de père, dès ses « quatre » ans ; l’amour de sa mère, amour injuste, qui n’aime que son fils aîné, ce fils qui vole, qui ment, qui frappe ; la volonté de sa mère, volonté folle, sans objet et sans finalité.

 Cette volonté maternelle est dans la démesure, dans l’hybris. Cette mère défie ce qui est plus grand qu’elle, l’Océan Pacifique, océan qui plusieurs fois brûlera ses récoltes, à quoi elle opposera sa volonté farouche et inflexible d’ériger de nouveaux barrages. Elle est conseillée par une voix qu’elle entendait la nuit, la voix de son mari défunt qui lui dictait ce qu’il fallait faire, « diction » énoncée selon une « logique supérieure et incontrôlable » à laquelle tous se soumettaient. On connaît la fin de cette tragédie : sa mère en sortira ruinée et défaite.

 À partir de ce moment, un virage s’opère dans la vie de la mère et de la fille. La mère a toujours été institutrice, son point d’ancrage a toujours été l’orthographe, cette arme contre les « salauds ». La fille a toujours goûté les lettres. Un virage s’opère : la mère entreprend l’éducation de sa fille avec autant d’acharnement qu’elle entreprit la construction des barrages.

 Dans ces Cahiers, Duras nous raconte comment la jeune fille rencontre un jeune Annamite, riche, et comment s’échafaude alors des projets que la fortune du jeune homme permettrait de réaliser.

 Cette mère voit son intérêt et coince sa fille à être instrument de sa volonté : soutirer de l’argent à ce jeune homme, Léo, qu’elle vient de rencontrer, et qui l’aime. Ce projet d’extorquer l’argent du jeune homme ne se fait d’ailleurs pas sans la complicité de la fille : elle est « éblouie » par sa luxueuse limousine, par son énorme diamant, par sa richesse extraordinaire.

 La stratégie de la mère consiste à instrumentaliser sa fille, afin de « sonder » Léo, savoir s’il peut payer les dettes de la mère, créer une entreprise pour un de ses fils, etc. Sa mère veut que sa fille en tire tout ce qu’elle peut, mais sans coucher avec lui : « Si tu pouvais ne pas l’épouser, ce serait mieux. […] Tu peux faire exactement tout ce que tu peux, mais ne couche pas avec lui. […] Pense à ta pauvre mère. »

 Et, effectivement, il paie. Il paie les restaurants, paie les boissons du dancing, offre un diamant, les conduit où ils veulent. Et, effectivement, elle ramène de l’argent, fière de pouvoir accroître le confort de sa famille, « par le truchement de [sa] personne ». La jeune fille est amoureuse, « amoureuse à [sa] façon, de Léo-dans-sa-Léon-Bollée ». Amoureuse aussi des paroles d’amour, de ces « mots magiques » qui la réconcilient avec le monde.

 Ce, jusqu’au jour où il l’embrasse. Ses lèvres se collent aux siennes, sa salive se mélange à la sienne. Tout à coup, son corps se raidit. Elle n’est plus que répulsion, dégoût, rejet. Elle crache, se frotte les lèvres avec un mouchoir, recrache encore.

 Ce, jusqu’au jour aussi où il lui montre des photos de ses voyages à Paris, où il allait « faire la fête » avec des prostituées. Sur l’une des photos, une femme pose la tête sur les genoux de Léo, tandis que lui-même ressemble à un cadavre. Elle imagine succéder à la place de cette prostituée, sur les genoux de ce cadavre. Cette scène l’angoisse énormément.

 Sur fond de cela, sur fond de l’absence du père, de la volonté folle de la mère, de la violence du frère aîné, de la tendresse du frère cadet, et de l’intrigue avec Léo, la jeune fille pose un acte.

 Cet acte se pose en un instant, l’instant d’une « révélation ». Cette expérience avec Léo a enclenché la « machine à fabriquer de la lucidité ».

 Elle voit tout à coup la pièce dans laquelle sa mère la fait jouer. Elle voit que ce n’est pas de l’amour. Elle voit que sa mère l’abandonne à quelqu’un qui ne fera pas son bonheur, abandon « involontaire », dit-elle, dû à sa faiblesse « sans recours ». Elle voit ce dans quoi sa propre mère elle-même est prise.

 Et là, la fille pose un acte. Non, non à cela : non à être l’objet instrumentalisé par la jouissance de sa mère, non à ce Léo à l’égard de qui elle n’éprouve plus que répulsion.

 Par cet acte, elle peut dire de sa mère, après coup, après cette « révélation » : « Je l’aimai [alors] autrement ». Elle met maintenant sa mère à une autre place, parce qu’elle même n’est plus à la place d’objet, jouet de la volonté de sa mère.

 

 

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