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Femmes déchaînées, par Beatriz Premazzi

Ce titre m’est venu en lisant le journal : Simone Gbagbo, « la dame de fer » de Côte d’Ivoire, a été condamnée à 20 ans de prison. C’est l’autre visage de la femme comme « victime ».  Dans le discours contemporain, ces femmes ont un nom et un prénom, les autres étant les « victimes » de la violence de genre, du « féminicide », néologisme qui me paraît assez discutable. Cependant, le propos de cette note n’est pas de me référer à lui, et encore moins au fait que d’innombrables femmes sont l’objet de la violence masculine, elles qui, avec les enfants, sont les premières à se trouver écrasées lorsque la loi cesse de jouer la fonction de frein à  la pulsion de mort.

Les « dames de fer » ont marqué l’histoire de leurs crimes, autant lorsqu’elles exerçaient le pouvoir que lorsqu’elles se trouvaient au second plan par rapport à leurs gouvernants, dictateurs ou pas. C’est un triste souvenir qu’évoque Margaret Thatcher, démocratiquement élue, qui a laissé mourir Bobby Sands et ses camarades ou  qui a écrasé la grève des mineurs, tenant un discours où la haine résumait entre les lignes l’idéologie conservatrice. Souvenons-nous aussi de Magda Goebbels, qui assassina ses enfants avant de se suicider avec son mari, ou encore de Lynnie England, la tortionnaire d’Abou Ghraib, qui a torturé et humilié un prisonnier. La liste est très longue.

Sans aller plus loin, dans notre Suisse si pacifique un bras de fer a récemment opposé un paysan têtu qui cultivait du cannabis à la chef de la sécurité du Gouvernement du canton du Valais. Elle représentait la loi et, au nom de cela, elle laissait mourir cet homme obstiné, qui refusait de se nourrir parce qu’il ne voulait pas obéir. Le plus incroyable de l’histoire (qui s’est heureusement terminée avec le renoncement de l’intéressé à se laisser mourir) est que personne n’a jamais dit qu’un représentant de la loi avait pour fonction de l’humaniser. Accomplir la loi à la lettre est toujours le fait d’une folie déchaînée.

Nous ne sommes pas ici dans la clinique, sauf en ce que la psychanalyse avec Lacan peut lire de la jouissance féminine. Ce  n’est pas l’identification masculine, l’identification phallique, qui déchaîne les forces obscures d’une jouissance illimitée. C’est au surmoi que Lacan attribue cet « ordre de fer » … alors que  Freud pensait que le surmoi chez les femmes  était faible ou presque inexistant!

 Cet ordre implacable se déchaîne non seulement chez les femmes de pouvoir, mais également chez celles qui sont recouvertes d’un voile mélancolique. Mais revenons-en à présent à la clinique. Aux femmes sans profil précis qui se sentent fréquemment humiliées par les autres, aux femmes inexistantes. Aux femmes dont le diagnostic, en raison d’un chapelet de revendications infinies, se confond souvent avec la  névrose hystérique. Aux femmes qui pour « exister » peuvent se dévouer à la cause de leur fils, de leur mari, ou de quelque idéal, et qui dirigent une haine tenace envers tout ce qui pourrait représenter un obstacle à la cause de cet « autre » qui n’est qu’ elles-mêmes et qui se trouve être la garantie de leur « existence ».

La femme « déchaînée » n’est pas une femme libre. De l’exception paranoïaque au sadisme mélancolique, l’éventail est large, et il en va de notre responsabilité de savoir comment en agir, en tant qu’analyste et en tant que citoyen. Aucune nostalgie pour l’ordre patriarcal, mais pas davantage de complaisance envers l’idéalisation d’un «  nouvel ordre féminin ».

Trad. Jean-François Lebrun

Translations : Espagnol, Italien