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« For Children » : un cercle de l’enfer. Par Dominique Laurent

L’exposition Bruce Nauman à la fondation Cartier est une version poétique contemporaine de la confrontation du sujet et de l’Autre, sous la guise de l’enfant. Ce qui se produit est un écho du vers de Baudelaire extrait des Fleurs du mal : « Je suis la plaie et le couteau, la victime et le bourreau ».

L’unité profonde de l’exposition n’apparaît pas dans le livret de présentation. L’accent mis sur la technique, la gestuelle, la notion d’apprentissage, de pédagogie, d’illusion d’optique des installations vidéo et sonores du premier étage et du jardin voile le signifiant maître « For children » qui organise tout. C’est le titre d’une partition de Béla Bartok, repris pour un enregistrement sonore. « For children », qui se répète en boucle dans une salle vise, est l’équivalent des messages que l’artiste  adresse à tous dans ses tubes de néon et que la biennale de Venise 2015 met en valeur. Ce « for children » est dissocié d’une image répétitive et silencieuse des crayons qu’un performeur essaie de faire tenir ensemble, renvoie bien plus à une interrogation sur l’impératif qu’à une prouesse gestuelle. Dans cet instant de voir et d’entendre, il s’agit d’un impératif absurde. Faire tenir ensemble des crayons  est un savoir faire qui peut renvoyer à tout puisqu’il permet le passage à la lettre. On reste perplexe mais vaguement inquiété par cette voix qui profère un impératif pédagogique mis à nu. On se dit que Bruce Nauman est vraiment sensible à l’apprentissage des enfants mais on ne saisit pas la douleur que cet apprentissage recèle. La sienne et la notre.

Le temps de comprendre commence au sous-sol de l’exposition. Là se trouve le cœur pulsionnel lié à l’impératif pur. Alors qu’au premier étage règne une impression étrange mais néanmoins  vitale liée à la promesse d’un apprentissage, d’un pas vers un « faire tenir les choses ensemble », au sous-sol, l’impression est toute autre. Le morcellement des corps et la mort rodent.  Le « carrousel » est l’envers cauchemardesque du manège. Ce « carrousel » de cadavres d’animaux démembrés et suspendus par le cou, raclant le sol dans un bruit grinçant est celui que chevauchent en fait des enfants bourrés d’impératifs. Nous sommes tous victimes du conditionnement infernal  depuis l’enfance  mais nous sommes aussi tous victimes du manège infernal que nous imposons aux espèces. C’est l’abattoir universel des espèces du vivant qui passent dans le signifiant.

Et puis il y a l’installation « Anthro /socio », insoutenable pour peu que l’on prenne le temps d’en prendre la mesure. Visages tête bêche, images inversées parfaitement immobiles dans lesquelles seule la bouche est animée d’un mouvement incessant.  Bouche devenue oeil cyclopéen d’où se profère, nouveau « cri » de Munch, de façon itérative et scandée, les mêmes signifiants « nourris moi, mange moi, aide moi blesse moi », impératifs. Cette voix du surmoi absolu qui déborde le texte n’est pas déchiffrable. Par contre, si l’on prend le temps de supporter la voix, le texte devient déchiffrable, mais à peine. Nous retrouvons là, les accents baudelairiens de la plaie et du couteau.

Cette exposition donne un écho renouvelé de la description que faisait Glover du rapport à la réalité de l’enfant à la phase paranoïde. Celle d’un enfant dont le monde extérieur représenterait à la fois celui d’une boutique de boucher, d’un urinoir sous un bombardement et d’une morgue. En nous confrontant  à l’objet a, Bruce Nauman précipite le temps de conclure. Celui de la sortie devant l’insupportable. Lorsque Lacan disait de Marguerite Duras qu’elle récupérait l’objet a, ne disait-il pas l’insupportable qu’elle transmettait ?  Il en est de même pour Bruce Nauman.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais