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« J’ai été privé de tant de choses » par Els Van Compernolle –

Ils sont nombreux, les gens qui frappent à la porte d’un psychologue avec leurs souffrances et avec une hypothèse ready-made sur la cause de leurs souffrances : que cela pourrait bien avoir un lien avec leur éducation, avec un certain manque dans leur enfance, ils ont été privés de quelque chose dans leur jeunesse, ils n’ont pas reçu ce dont ils avaient besoin, et ceci de différentes façons: pas assez d’amour, d’affection, de soutien, de soin, d’encouragement, d’indépendance, de liberté … ce qu’ils nomment une injustice ou un trauma. Leur demande, c’est de combler ce manque. Cette idée, cette hypothèse, n’est pas seulement renforcée par un discours psychologisant dans les medias et dans la société en général, qui cherche des explications dans la réalité et en particulier dans l’enfance, mais pourrait aussi être la conséquence d’une certaine façon de manier leur demande, à partir d’une certaine conception d’une analyse ou une thérapie. Celle-ci peut également créer des victimes!

Cela vaut également pour Rita, qui vient me voir après un long séjour en hôpital psychiatrique, suite à plusieurs tentatives de suicide et une sévère dépression. Elle y avait reçu de bons soins et de la chaleur humaine qu’elle avait peur de quitter. Avant d’arrêter son traitement et de mettre fin à l’hospitalisation, elle devait — lui avait-on dit — avoir un lien solide avec moi, elle avait besoin d’une thérapeute chaleureuse, ayant ‘l’instinct maternel’. Durant son séjour, ils en étaient arrivés à la conclusion que ses parents l’avaient lésée pendant sa jeunesse et que c’était là qu’il y avait quelque chose à rétablir. C’est avec cette demande d’amour qu’elle a frappé à ma porte.

Toutefois, Lacan nous met en garde: en analyse, ce qui importe c’est le désir et non la demande. Toute demande implique une dimension d’amour, mais dans la marge de la demande d’amour il y a le désir et Lacan précise à propos du désir: c’est en tant que désir de l’Autre que le désir du sujet trouve forme [1]. Fermer la place du désir en se concentrant sur la demande et en orientant l’analyse sur le maniement de la frustration (car ils n’ont pas reçu ce qu’ils demandaient dans leur enfance), peut mener à une victimisation. Dans Subversion du sujet et dialectique du désir, Lacan explicite – et cela vaut comme une avertissement envers certaines pratiques psychanalytiques déjà trop répandues : le névrosé identifie le manque de l’Autre avec sa demande, cette demande de l’Autre prend fonction d’objet dans son fantasme, mais “cette prévalence donnée par le névrosé à la demande, qui pour une analyse basculant dans la facilité, a fait glisser toute la cure vers le maniement de la frustration, cache son angoisse du désir de l’Autre (…) quand on n’a pas le fil qui permet de poser le fantasme comme désir de l’Autre”[2]. En réduisant les personnes en souffrance psychique à des victimes de frustrations du plus jeune âge, on oriente la cure en s’appuyant sur la question de faire face aux frustrations, afin de produire un sujet plein de ressources, avec un ego plus fort, qui peut y faire avec l’injustice qui lui est faite. C’est pour cela que Rita cherchait du soutien auprès de semblables, qui peuvent comprendre ce qu’elle a vécu et auxquels elle peut s’identifier, suivre des conférences informatives et des cours sur les troubles psychiques, en espérant ainsi pouvoir accéder à un savoir sur ce qui lui permettra de faire avec ce qui lui a manqué dans la vie. Répondre à la demande d’amour par de l’empathie, du réconfort et une reconnaissance au niveau de la demande a pour effet d’effacer, d’annuler le désir contre lequel le névrosé se défend constamment et créer de cette façon des victimes à qui « on a fait du mal ». C’est le danger de toute psychanalyse qui s’oriente sur une ‘client centered’ thérapie, une thérapie ‘psychodynamique’, dans laquelle le sujet, sur base d’un ‘questionnement’ autour des expériences infantiles, est conforté, reconnu, compris en tant que victime de par son histoire œdipienne.

Rita a besoin de temps pour déplier les points de repère de son désir. Au début, c’est le manque qu’elle éprouve qui prédomine. Elle parle de sa maman et de son papa. Sa mère, toujours dépressive, préférerait mourir, elle n’a aucun désir et Rita fait tout son possible pour être tout pour sa mère, elle est prête à mourir à sa place, si cela la rendait plus heureuse. Son père, lui, est un homme dur, obsédé sexuellement, qui trompe sa mère continuellement avec des femmes beaucoup plus jeunes. Elle-même se sent reniée par son père et se rabat alors sur l’identification mortifère à sa mère: « vous êtes toutes les deux pareilles », dit son père. Son désir à lui, se situe toujours ‘ailleurs’, auprès d’autres femmes, plus jeunes. Elle-même est comme sa mère, la ‘crasse’, ce qui revient dans ses rêves et ses symptômes. Quelques souvenirs d’approches sexuelles par des hommes font surface. « Les hommes, sont-ils seulement intéressés par ça? Ou est-ce moi qui suscite cela parce que je ne réagis pas? » Cette question en soi implique déjà un écart quant à la position de victime. Un questionnement par rapport à ses symptômes et ses rêves prend forme, par la supposition qu’il y a là un savoir à découvrir, quelque chose d’inconscient. Laisser le temps à quelqu’un afin d’élaborer ce drame œdipien qui a déterminé ses fantasmes et son désir, qui leur a donné forme,… c’est là toute la différence d’avec une pratique qui réduit le passé d’une personne à une série d’événements traumatiques et qui explique la souffrance psychique en renvoyant à ‘une enfance difficile’, ‘de mauvais parents’. Ce qui importe, c’est la manière dont le sujet a inscrit ces événements dans son fantasme, fantasme dont le sujet extrait de la jouissance, fantasme qui œuvre comme condition de la vie amoureuse du sujet [3]. L’important est de donner la possibilité au sujet de libérer le désir de ses engrenages de répétition dans lesquels le fantasme l’a fixé.

Pour Rita, cela implique qu’elle ne pourra se délivrer de son identification à sa mère ‘déjà morte’ qu’à partir du moment où elle se rend compte de la manœuvre qu’elle fait pour mettre les hommes à une certaine place. Il y a un homme dont elle désire l’amour, mais qui la néglige en regardant et en désirant ailleurs, prenant illégitimement la place de père vis-à-vis de sa propre fille — en effet, Rita est mère célibataire et cet homme n’a d’yeux que pour sa fille… Ce n’est qu’à partir du moment où elle met fin à cela et qu’elle prend ces distances par rapport à cet homme, qu’elle peut prendre un nouveau départ et désirer un homme qui la regarde et auquel elle peut se montrer.

 

[1] Lacan, J. (1966). Subversion du sujet et dialectique du désir, Ecrits, p. 813.

[2] Ibid, p. 823-824.

[3] Ibid, p. 816. “Sur le fantasma ainsi posé, le graphe inscrit que le désir se règle”.

Vertaling: Charlotte Lahousse

 

PHOTO : Sofie Muller – ‘Alice’ 2008 – www.sofiemuller.be

Translations : Anglais, Italien