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« Je suis la victime » – Pierre Naveau

Cette patiente a quitté le Congo-Brazzaville à l’âge de onze ans. C’est le mari de la sœur de sa mère qui est allé la chercher pour la soustraire aux dangers de la guerre. Mais elle n’est restée que quelques mois chez sa tante et son oncle, car elle y a été maltraitée. Elle a alors été placée dans un foyer de l’Aide Sociale à l’enfance.

Elle a maintenant vingt-sept ans et n’a donc pas revu sa mère depuis le moment où elle l’a quittée. Elles se parlent au téléphone.

En fait, elle ne connaît pas l’histoire de ses parents. De son enfance, elle ne se souvient que de la guerre et des massacres.

Elle n’a eu aucune nouvelle de son père jusqu’à ce qu’elle reçoive, il y a quelque temps, une lettre de lui. Ce père, qui ne l’a pas reconnue, lui a ainsi appris qu’il a rencontré sa mère quand, étant militaire, il est passé par Brazzaville. Il lui a écrit ces simples mots : « Je suis ton père ». Dans sa lettre, son père lui a laissé son numéro de téléphone. Elle l’a appelé. Elle dit elle-même qu’elle s’est montrée agressive à son égard. Elle lui a crié que, quand on est père, on n’abandonne pas son enfant. Du coup, elle n’a jamais plus entendu parler de lui, car, très irrité par ses cris, il a changé de numéro de téléphone. Or, le seul droit qu’elle revendique, c’est le droit de l’enfant à ce que son père, s’il est son père, s’occupe de lui.

Sa mère lui a alors révélé que c’était elle qui avait chassé son père de chez elle et qui avait refusé qu’il reconnaisse l’enfant. Mais son père a-t-il voulu vraiment la reconnaître ? Elle se pose la question. Elle continue donc à porter le nom de cet oncle maternel qu’elle déteste.

Elle n’aime pas les hommes. Le seul homme avec qui elle ait eu une relation s’est comporté comme son oncle. Il passait son temps à la dénigrer et à la rabaisser et allait jusqu’à l’insulter et à la frapper. Elle a ainsi été poussée à porter plainte contre cet homme.

Quand elle a pu le faire, elle a aidé des gens, elle les a hébergés. Mais ces gens se sont détournés d’elle, dès lors qu’ils n’ont plus eu besoin d’elle. Une telle ingratitude et un tel manque de reconnaissance lui ont été très douloureux. C’est à ce propos qu’elle en est venue à dire : « Je suis la victime ».

Elle dit être venue à l’hôpital parce qu’elle était à bout de force. Elle en avait assez de ses échecs répétés. Elle a fait une formation d’aide soignante, mais elle n’a pas réussi à obtenir le diplôme. Elle a raté une ultime épreuve, non pas parce qu’elle n’avait pas la capacité de la réussir, mais parce qu’elle avait peur d’échouer. Son évaluatrice s’est écriée : « On dirait que tu le fais exprès ! » C’est la peur de l’échec qui l’oblige à échouer. Elle dit qu’elle est en guerre avec elle-même et qu’elle ne mérite pas de réussir.

Quand elle est parvenue à trouver un emploi, elle n’a pas tenu le coup. Elle a dit : « C’était trop pour moi. » Oui, c’était trop beau. Elle se sentait coupable d’avoir été choisie de préférence à quelqu’un d’autre et d’avoir ainsi obtenu cet emploi.

La seule chose qu’elle demande, à l’occasion de sa venue à l’hôpital, c’est qu’on la reconnaisse comme étant la victime. C’est le vrai nom, selon elle, de son être-dans-le monde.

Elle pense que l’idée, selon laquelle elle ne peut qu’échouer, vient de la façon dont son oncle et l’homme avec qui elle a eu une relation l’ont dénigrée. À cette idée tenace, elle a fini par y croire. De cette idée, qu’elle n’est pas aimée et qu’elle ne peut réussir, elle en a fait son être même. Elle est ça ! L’une de ses cousines qu’elle a croisée par hasard dans le métro ne lui a-t-elle pas jeté au visage : « Il ne reste plus qu’à te jeter à la poubelle ! » ?

Le paradoxe d’un tel malheur tient au fait que, de cette femme qui est sans lieu pour vivre et sans lien avec quiconque, se dégage une certaine noblesse, une certaine dignité – la noblesse, la dignité de celle qui n’a rien et qui n’est rien, mais qui n’a que ses seules paroles, fussent-elles des paroles de détresse, pour exister.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais