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La loi de la Loi du cœur : le moi toujours est victime. Une réflexion sur le Misanthrope de Molière Betina Ganim*

 

 La ley de la Ley del corazón: El yo siempre es víctima.

Una reflexión sobre El Misántropo, de Molière

Por Betina Ganim[1]

 

« Alceste…n’a pas fait d’autre victime que lui-même…souhaitons-lui de trouver ce qu’il cherche, à savoir : sur la terre, un endroit écarté, Où d’être un homme d’honneur on ait la liberté »[1]

Si nous parlons d’un moi victime, avant de nous en remettre à l’Autre dont on se croit victime, c’est-à-dire au bourreau, il nous faut revenir alors à quelque chose d’élémentaire : à la structuration du moi. Il y a une « affinité structurale du moi avec la vocation de victime, qui au fond se déduit de la structure générale de la méconnaissance »[2], structure  en laquelle Lacan réinscrit sa clinique de la psychose, et pour laquelle nous concluons que le moi est fou, qu’il est « toujours gros de délire »[3].

En ce point, il m’est revenu une référence éclairante parce qu’elle renvoie à la position de victime comme « loi du cœur » (une des figures de la folie chez Hegel), dans ce passage des « Propos sur la causalité psychique », où Lacan évoque Alceste, personnage tiré du Misanthrope de Molière[4]. Lacan nous  montre un personnage « animé par le délire de présomption, et qui pense pouvoir condamner l’immoralité de tous, sans s’apercevoir qu’il y a lui-même sa part.»[5]

Nous pouvons dire de ce personnage qu’il est « malade de la vérité » qui repose dans un discours tourné vers la « cause perdue », ce qui le conduit au narcissisme entendu comme unicité moïque : moi = moi, une des  modalités de la loi du cœur structurale pour le moi. Le narcissisme dont il est question non seulement requiert le monde comme Autre (auquel Alceste s’oppose), un Autre « triomphant » auquel il portera des coups dans le même mouvement où il s’en portera à lui-même, mais  aussi c’est par ce narcissisme qu’il subira « avec  délices »[6] l’effet des « contrecoups » lui venant de l’Autre. Nous pouvons à présent localiser dans sa victimisation la position de jouissance du moi.

Si nous suivons l’analyse de Lacan dans les Ecrits, la rage qui saisit Alceste à entendre les vers dédiés par Oronte à Célimène son amante tient à ce qu’il reconnaît en celui-ci sa propre position. Considérant en ce dernier un rival si imbécile, ce qui lui revient n’est rien d’autre que sa propre image. Ses paroles pleines de fureur ne nous transmettent pas autre chose que « les délices »  d’en recevoir le contrecoup, le sujet se tenant lui-même dans la position de la victime. Si je m’identifie avec mon moi, je me destine à  être ce type de victime : c’est la loi : « la loi de la loi du cœur. » [7]

Lacan souligne, vers la fin de l’œuvre, l’Acte qui lui permet d’établir ce qu’il considère de portée générale, en tant qu’il s’agit de cette passion de démontrer devant tous l’unicité du moi.

« Ah ! rien n’est comparable à mon amour extrême,

Et dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,

Il va jusqu’à former des souhaits contre vous.

Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable,

Que vous fussiez réduite en un sort misérable,

Que le ciel ne naissant ne vous eût donné rien…

Que vous n’eussiez  ni naissance, ni rang, ni bien,

Afin que de mon cœur l’éclatant sacrifice

Vous pût d’un pareil sort réparer l’injustice ;

Et que j’eusse la joie et la gloire, en ce jour

De vous voir tenir tout des mains de mon amour. »[8]

Cependant, je considère que dès le début de l’œuvre se vérifie déjà cette position subjective pour laquelle un prix est à payer : l’isolement de la victime. Il y a un Acte premier dans lequel Philinte, ami d’Alceste, fait quelques interventions, pour moi « exquises », qui tentent de le sortir de cette position par l’appel fait au Juge ou à Célimène. Un tiers, un ordre Autre, auquel il en appelle pour extraire Alceste de cette « réclusion », pour l’extraire de sa « folie » à « vouloir se vouer à corriger le monde » depuis son lieu de victime.

Interventions qui, pointant son manque, concourent, me semble-t-il, à désigner sa position de sujet, indiquant précisément cela qui fait faille dans son raisonnement narcissique : son amour pour Célimène, laquelle d’ailleurs  n’était pas sans de certains défauts qu’Alceste disait répudier fermement.

Cependant loin d’assumer cette « faiblesse », Alceste la reporte sur sa bien- aimée, elle dont lui parviennent les charmes diaboliques.  Et il ne réussit pas à sortir de cette victimisation inévitable, malgré les tentatives de son ami. Il préfère donc payer le prix : son isolement.

Souvenons-nous que chez Lacan la première version du symbolique est hégelienne, étant donné que « c’est par la médiation du symbolique que le sujet perçoit le lieu qu’il occupe dans l’enchaînement des actions. C’est tout à l’opposé d’un sujet  emprisonné dans sa propre excellence et qui du haut de sa supériorité vomit son mépris sur le monde»[9].

Toute une orientation clinique !

Trad. Jean-François Lebrun

*Psychanalyste à Palma de Majorque. Membre associé à l’ELP-Catalogne à Barcelone. Membre de l’équipe de traducteurs de Radio Lacan. Intervenant en tant que psychologue dans un centre pour personnes atteintes d’Alzheimer ou de démence.

[1] Lacan, Jacques, « Propos sur la causalité psychique », Ecrits, Seuil, 1966, p.175.

[2] Miller, Jacques-Alain, « Donc » [1993-1994], L’Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse à Paris VIII, leçon du 26 janvier 1994.

[3] Ibid.

[4] Molière, Le Misanthrope, Paris, Classiques Garnier, 1960.

[5] Miller, Jacques-Alain, « La escuela de Lacan » in Elucidacion de Lacan, Buenos Aires, Païdos, 1998. Ndt.: notre traduction.

[6] Lacan, Jacques, Ecrits, op. cit. p.175.

[7] Miller, Jacques-Alain, « Donc », op. cit., leçon du 26 janvier 1994 .

[8] Molière, Le Misanthrope, op. cit., Acte IV, Scène III, vs1421-1432.

[9] Miller, Jacques-Alain, « La escuela de Lacan », op. cit. ; Ndt : notre traduction.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais