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Luke la main froide – Victime de sa prétendue liberté. Par Catherine Lazarus-Matet

Une victime hors du commun : Luke la main froide ! On le connaît sous les traits de Paul Newman dans le film de 1967 de Stuart Rosenberg qui adapta à l’écran le récit autobiographique de Donn Pearce (Cool Hand Luke), lequel ne reconnut pas ce qu’il écrivit et vécut dans le héros du film : trop beau, trop distancié, trop Actor’s Studio – magnifique pourtant-, par rapport au Luke d’origine, plus cru. Les critiques évoquent souvent le versant passion christique du film quand le livre était un cri de colère, mais autant le film que le livre s’inscrivent dans la mouvance de contestation du conservatisme américain des années 60. On y dénonce l’injustice d’un système et de ses tenants, incarnés là par les gardiens et le cruel Captain qui dirige le camp, tout en mettant l’humanité du côté des prisonniers.

Mais Luke y joue une autre partie. Condamné pour un délit dérisoire à deux ans d’emprisonnement dans un camp de travail en Floride, il y devient le plus populaire, le plus admiré, parce qu’il n’est jamais à terre même lorsqu’il est presque terrassé par la violence des gardiens. Toujours au bord. Homme libre, pourrait-on croire,  bien que soumis à l’ordre implacable du Captain.

« What we’ve got here is failure to communicate » est une phrase culte du film. Sans doute, il y a un problème majeur de communication. Mais Luke lui-même parle peu. Et personne ne sait ce qui l’anime, même son ami Dragline.

Les gardiens se servent du corps des détenus pour travailler, transformer la nature et ils sont là, passifs, à regarder ces hommes entravés se tuer à la tâche. Luke s’offre le luxe de convaincre ses compagnons de travailler très vite pour, si l’on peut dire, désarmer les gardiens. Mais l’autorité du maître est garantie par les armes. Captain, déshumanisé, est celui dont on ne voit jamais le regard. Ses lunettes noires reflètent le spectacle des prisonniers, ou la pointe d’un fusil. Si ces lunettes masquent l’humain, le maître est aussi aveugle à ce qui anime l’esclave. Luke est une énigme qui captive Captain qui n’aura de cesse de vouloir sa peau.

Luke paraît libre parce qu’il prend des risques pour se libérer des chaînes. Il refuse de se soumettre à l’absurdité du monde et transmet aux autres, et aux spectateurs,  une force vitale puissante qui sublime l’asservissement,  cette force vitale que donne l’insistance du non à ce qui n’est pas acceptable. Mais ce refus n’est pas orienté. C’est celui d’un homme perdu et grandiose.

Cela ressemble à un désir de vie. Pourtant Luke n’a pas trouvé de sens à son existence. Il est détaché de tout. Ce qui semble l’animer, c’est justement cette absurdité, avant le camp comme dans le camp. Il est cette absurdité même. Pour les autres, il est l’idéal de la non victime. Il représente l’espoir. Mais lui-même n’a pas décidé de démontrer à ses compagnons qu’il faut tenir une posture face à l’injustice. Il ne défend aucun discours contre le discours établi. Il n’énonce pas son refus d’être victime. Il n’a rien à perdre, si ce n’est la vie, sa vie sans valeur, sans amour. Pas d’amour, ni de dieu, ni d’une mère, ni d’un père. Il est détaché de tout. De l’injustice même, de son corps qui souffre, de l’abandon par sa mère, de l’ennui (la célèbre scène des œufs montre sa façon folle de nier l’ennui). Menace pour l’ordre, il est haï par ses représentants, et passionne ses comparses. Mais il n’est rien de tout ça.

Il n’est pas libre. S’il ne se conduit pas en victime, ce qui construit son mythe, il s’expose plus que tout autre à être victime. La fin tragique de Luke le démontre : il devient la victime de ce qui l’a emprisonné, sa liberté, son détachement, sa quête énigmatique, alors même qu’il s’évadait une énième fois.