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Méprise et lettre ot אות – Michèle Laboureur

Partons d’une expression de Freud[1] concernant des actes symptômatiques « vergreifen[2] » se méprendre, (le sens retenu est celui de l’erreur : gestes manqués), que Lacan développe en 1967 sous le titre « méprise du sujet supposé savoir » [3].

D’après les dictionnaires méprise (de méprendre) désigne une mauvaise action, l’erreur d’une personne qui se méprend ; est-ce plus tard chez Lacan le terme de « bévue » ?

En hébreu, langue trilittère, comportant des racines de trois lettres, une confusion dans les racines peut mener à des affirmations erronées. Peut-être dans d’autres langues, dirait-on différence dans l’étymologie. L’homophonie est  importante dans les signifiants certes !

Le prochain hostile

La psychanalyse a mis en évidence le prochain hostile jusqu’à la jalousie infantile[4] de l’invidia[5]. Il n’est pas inutile de revenir à ce champ sémantique.

Dans la Genèse Abel, Evel est un mot qui veut dire « buée, vapeur »[6]. Abel הבל le pâtreרועה  roeh ( racine רעה) présente des offrandes[7] à Dieu qui les agrée. Caïn lui l’agriculteur, fait aussi des offrandes mais Dieu ne lui est pas favorable. Il lui parle, lui dit que malgré tout il pourra s’améliorer[8], il insiste. Rappelons-nous que, suite à la faute du premier couple, la terre est maudite.[9]Il s’ensuit une discussion entre eux, ils sont en désaccord, ou se cherchent querelle, puis dans le champ, Caïn tue Abel, action dans l’ordre de la méchanceté, du prochain hostile רע ra de la racine  רעע

Nous entendons l’homophonie entre pasteur et méchanceté mais soulignons que ce n’est pas la même racine. Coupable, Caïn ! mais Dieu revient vers lui, l’Eternel le marque d’un signe, אות ot qui le protègera de la violence des autres. En revanche nous trouvons une limite à cet acte, dans le commandement[10] « tu aimeras ton prochain[11] רעה reeh (sur la racine du mot pasteur רועה désignant Abel ) comme toi-même ».[12]

Dans ce travail en trois points, je choisis certaines interprétations des textes.

L’alliance. Le mot et la coupure

Avram אברם a témoigné de sa confiance en Dieu qui s’est manifesté à lui plusieurs fois, le guide, prédit son avenir. Enfin, séparé de Loth, ayant déjà son premier enfant, Dieu conclut avec lui une alliance בר’ת  brit. Le nom de Avram[13] va recevoir la lettre du nom divin he ה, signe ot אות de cette alliance Avraham אברהם. Egalement la circoncision מ’לה viendra en lien avec l’alliance, d’où le nom de בר’ת מ’לה brit milah, alliance de la circoncision. Nous avons une confusion de deux mots homophoniques : l’un signifiant coupure, circoncire une excroissance[14] et l’autre signifiant « mot » ; ainsi coupure et mot sont homophoniques, les racines sont מול pour couper, למול circoncire et מלל pour le « mot »[15].

Nous voyons que la coupure si importante en psychanalyse, notamment en fin de séance repose sur l’homophonie entre mot comme coupure. L’homophonie est un mécanisme langagier auquel a recours l’inconscient.

La ligature d’Isaac Akedah »[16] הקדה. Un sens : le sacrifice.

Avraham connaissait les sacrifices de vivants, d’animaux offerts par Noé, les offrandes[17]. Lui-même en arrivant au pays de Canaan a construit un autel et offert des sacrifices קורבן plusieurs fois.

Dieu veut l’éprouver, la voix divine le conduit vers la montagne Moriah, ce qui sera un enseignement pour son fils Isaac–c’est une thèse[18]— car la racine de Moriah מור’ה est la même que celle de professeur ou parent[19] ; il montrerait à son enfant comment faire avec l’animal. Est-ce Isaac à la place, en échange[20] de l’animal? La voix de Dieu prononce l’expression lekh lekha לך לך, « va pour toi »[21], plus tard Dieu dit : « fais-le monter en montée[22]… » שם לעולה  והעלהו , ve haalehou cham leolah. Le sens de « montée » n’est pas fixé. Avraham choisit le sens de monter en holocauste. Il s’apprête à faire le sacrifice d’un être vivant ; sacrifier, c’est se rapprocher de Dieu d’où le nom sacrifice qorban קורבן  [23] à partir de la racine קרב, l’adjectif proche étant dans ce champ sémantique.

Enfin nous savons que « le messager » de Dieu intervient pour arrêter le bras d’Avraham qui a prouvé encore une fois sa fidélité à Dieu.  C’est un bélier qui sera sacrifié à la place de son fils.[24] Et de cet événement sera extrait un reste, la corne du bélier. De la voix du Shofar, Lacan fera grand cas notamment dans le Séminaire sur l’angoisse.[25]

Ce travail en trois points nous a permis de remonter aux sources du prochain hostile, au mécanisme de l’inconscient qui induit des erreurs, des méprises, enfin d’éclairer la question du sacrifice d’Isaac sur laquelle Lacan s’arrête à plusieurs reprises, notamment dans la leçon du séminaire « Des noms du père »[26].

[1]              Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, Paris, 1966, Ch VIII, p.186-220

[2]              Freud S., Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse und neue Folge, Studienausgabe, Fischer Verlag, 1969, S. 53, 54, 66 Conférences d’introduction à la psychanalyse, (1916-17), Paris, Gallimard, 1999, p.35-37 et 56

[3]              Lacan J., méprise du sujet supposé savoir , pp. 329-339, Autres Ecrits p. 336

[4]              Lacan J., les complexes familiaux dans la formation de l’individu, paru en 1938 dans l’ « Encyclopédie de la famille », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 37

[5]              Saint Augustin, Confessions,  I, 7.

[6]              même terme que dans qohelet, קוהלת l’ecclésiaste, traduit à tort « vanité des vanités », en revanche traduit par Chouraqui « fumée de fumée » 1, 2.

[7]              Offrande :  מנחה minhah

[8]              Gn, 4, 7

[9]              Gn,, 3, 17 ; maudit :  ארור arour

[10]             mitsvah מצוה

[11]             Ton prochain : reekhaרעך

[12]             Lv, 19, 18-19

[13]             Gn, 17, 5

[14]             Gn, 17, 6, excroissance : aral ערל

[15]             La chute d’une lettre (ot, אות ) un lamed ל se marque dans le lamed restant par un point.

[16]            Lacan J., Des noms-du père, comment faire pour enseigner ? Seuil, Paris 2005, p 94 à 100

[17]             minhah, racine נחה ; le verbe lehaniah veut dire poser.

[18]             Rachi commentaire sur Gn, 22, 2

[19]             Racine ורה

[20]             tmourat תמורת Commentaire de Rachi

[21]             Gn, 22, 2  La bible, Chouraqui, Desclée de brouwer, 1989

[22]             C’est nous qui traduisons. Chouraqui : « monte-le en montée »

[23]             sacrifier להקר’ב  lehaqriv,

[24]             Gn 22 13, le bélier ע’ל  ail à la place (sous תחת tahat) de Isaac.

[25]             Lacan J., Le séminaire, livre X, l’angoisse (1962-63), Paris, Seuil, 2004, p. 307

[26]            Lacan J., Des noms du père, Paris, Seuil, 2005

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais