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Névroses de destinée, par Rose-Paule Vinciguerra

Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud évoque deux cas dans lesquels le sujet est victime d’une malchance indépendante de lui. Dans La Jérusalem délivrée du Tasse, « Le héros Tancrède tue, sans  savoir que c’est elle, sa bien-aimée Clorinde, dans un combat où elle a revêtu l’armure d’un chevalier ennemi. Après les funérailles, il pénètre dans l’inquiétante forêt enchantée qui frappe d’effroi l’armée des Croisés. Là, il fend un grand arbre avec son épée, mais, de la blessure de l’arbre, jaillit du sang et la voix de Clorinde, dont l’âme était exilée dans l’arbre, se plaint à lui qu’il ait de nouveau blessé sa bien-aimée »[1]. Freud parle ainsi « de cas où la personne semble vivre passivement quelque chose sur quoi elle n’a aucune part d’influence ; et pourtant elle ne fait que revivre toujours la répétition du même destin »[2]. Et il cite « l’histoire de cette femme dont les trois maris successifs tombèrent malades peu de temps après qu’elle les eût épousés et qu’elle dût soigner jusqu’à leur mort »[3]. Victimes innocentes en proie à un Autre qui l’accable assurément, mais qu’est-ce qui s’y passe ?

Dans le Séminaire XI, Lacan reprend cette évocation de la névrose de destinée et la met en lien avec le rêve de l’enfant qui brûle.

« Entre qui arrive comme par hasard, quand tout le monde dort – le cierge qui se renverse et le feu aux draps, l’événement insensé, l’ac­cident, la mauvaise fortune – et ce qu’il y a de poignant, quoique voilé, dans le Père… Père, ne vois-tu pas, je brûle – il y a le même rapport  à quoi nous avons affaire dans une répétition ». Et Lacan ajoute : « C’est ce qui, pour nous, se figure dans l’appellation de névrose de destinée… »[4]. Dans tous les cas, la rencontre est à jamais manquée. Ce qui arrive dans la réalité n’est qu’un « moyen » pour cette répétition. Tancrède et sa malédiction, la femme à jamais figée dans son statut de veuve, voient s’étendre sur eux une tache mais cette tache est comme l’ombre portée sur le sujet d’un kakon qui le hante et s’est détaché de lui-même. Cette répétition de la déception, « éternel retour du même », cette rencontre d’une réalité manquée que l’extérieur semble susciter, est comme une tentative de faire se souvenir Dieu lui-même de ce kakon au cœur du sujet. Sans que l’objet a puisse être situé au champ de l’Autre. Cet objet surgit chez Tancrède de façon hallucinatoire avec la voix de Clorinde comme dans le rêve du père surgit, tel un « brandon », la voix de l’enfant. Dans ces impossibles rencontres, le désir ne se présentifie « que de la perte imagée au point le plus cruel de l’objet »[5].

[1] Freud S.,  Au-delà du principe de plaisir, in  Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, page 69

[2] id

[3] id

[4] Lacan J., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le Seuil, Paris, 1973, P.66

[5] id, p.58

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais