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Quelques réflexions sur les méthodes en vogue pour guérir des addictions, par Pierre Sidon

« We admitted we were powerless over alcohol – that our lives had become unmanageable. »

Alcoholic Anonymous Big Book, Step One.

 

Recommandé ce matin, 25 avril 2015, par Stanton Peele sur Twitter, le site TheHumanist.com fait paraître un article de Deborah June Goemans à propos d’une méthode en vogue pour guérir de l’addiction[1].

Inspiré par S. Peele, psychologue promoteur de l’addiction à l’amour[2], l’article met en exergue une de ses affirmations fortes : « les meilleures antidotes à l’addiction sont la joie et la compétence. »

Mais ce qu’annonce d’entrée de jeu cet exergue, et qui est au fondement de la méthode ici présentée, c’est la fameuse charge contre les Anonymes dont S. Peele s’est fait, de longue date, l’une des figures de proue. Car la méthode, dénommée smart – Recovery, prétend prendre le contre-pied des principes et de la méthode des Anonymes. La critique de S. Peele met en effet en cause la célèbre méthode en douze étapes du célèbre Bill sur son principe fondateur : la nécessaire reconnaissance, par l’adepte, de sa faiblesse face à une maladie considérée comme incurable. C’est cette assignation à l’échec qui, selon S. Peele, constitue l’une des failles voire l’un des dangers essentiels de la méthode des Anonymes car elle risque de mener à une « permanent addictification of people », les chronicisant dans le groupe des Anonymes : « il reste encore à l’alcoolique la tâche cruciale de sortir en dehors du groupe des a.a. pour mettre à l’épreuve ses sentiments nouveaux de valeur et de contrôle de lui-même ». Pour S. Peel, en effet, celui qui se soumet à la « puissance supérieure » des a.a. est pris dans un système dont le « clergé médical » serait complice[3].

D.J. Goemans s’appuie en outre sur l’existence d’études semblant démontrer la faible efficacité de la méthode des Anonymes parmi toutes les méthodes recensées. Mais elle reconnaît que ce chemin, bien que de nature spirituelle, peut convenir à certains. Cependant elle attire l’attention, avec S. Peele, sur le risque de « prophétie auto-réalisatrice » inclus dans le principe d’impuissance requis par les Anonymes. Il s’agit du premier point, et non des moindres, sur lequel s’appuie la méthode smart : vous n’êtes pas impuissants. Le mot de victime (de la maladie envoyée par Dieu) n’est pas prononcé mais il se déduit.

Au contraire, les tenants de la méthode smart proposent un programme d’action rationnel et pragmatique. Et, bien sûr, l’ensemble tourne heureusement le dos à tout concept pathologique et se place entièrement – nous sommes aux u.s.a. – sous l’égide de la psychologie positive mue par un moteur à base d’un précurseur des t.c.c. : la Rational Emotive Behavioral Therapy (rebt), fondée en 1955 par Albert Ellis. Quatre de ses principes propulsent la méthode smart : augmenter la motivation au changement, gérer les envies, s’occuper effectivement de ses affaires et le faire « rationnellement », et enfin équilibrer la balance plaisir immédiat v.s. satisfaction à long terme.

Évidemment l’on s’interrogera, à la lumière noire des séductions diaboliques du malheur mises au jour dans les cures psychanalytiques individuelles, sur la signification introuvable de plusieurs des quatre objectifs ainsi proposés, ainsi qu’à la pratique basée sur le groupe ou sur l’usage d’un site Internet.

Mais le dispositif, fondé en 1994, séduit : mille quatre cents réunions chaque semaine à travers six continents, cent vingt mille visites mensuelles sur le site. Il mérite donc l’intérêt en tant qu’instrument prêt-à-l’usage. Peut-être aussi comme premier pas pour commencer de s’affranchir des assignations anéantissantes à l’origine des addictions ? C’est en tout cas ce qu’accrédite l’article de The Humanist au moyen de plusieurs témoignages cliniques émouvants.

Alors, bien sûr, la variété de l’offre permettra à chacun de faire ses emplettes au marché libéral des thérapies et chemins d’épanouissement personnel. Mais r​este le sentiment d’une impasse de l’humanisme dans ce manichéisme des victimes-Anonymes opposées aux entrepreneurs du self. C’est que le traitement par le groupe et la résorption de la singularité dans un universel du bien prôné par la psychologie positive renvoie le sujet souffrant à l’opacité de sa jouissance. Cet « humanisme aux coordonnées naïves », qui « est vouloir que l’Autre soit pareil (…) se désoriente complètement quand le réel de l’Autre se manifeste comme pas pareil du tout (…). Alors on s’insurge. Alors c’est le scandale. On n’a plus d’autre recours que celui d’invoquer je ne sais quel irrationnel », nous enseigne Jacques-Alain Miller[4]. Au contraire, affirme-t-il, commentant Heidegger : « Il y a d’abord un jeté dans le monde, un donné à personne, et après on essaye de s’arranger avec.»[5] Et c’est de ce point situé comme impasse de l’humanisme, que s’origine la voie étroite sur le chemin escarpé d’une réalisation singulière, vers ce « il y a » : celle que permet l’appui assuré sur un psychanalyste dans l’avènement d’un ego blessé vers l’assomption de sa responsabilité. Il nous reste à faire valoir notre méthode et croître notre offre en ce sens.

[1]            http://thehumanist.com/magazine/may-june-2015/features/self-management-recovery-training-a-smart-humanistic-approach-to-addiction-recovery

[2]              http://addicta.org/2014/09/29/love-addicts-amour-ou-anti-amour/

[3]              Peele S., Love and addiction, Taplinger Publishing, New York, 1975. (Chap. 9).

[4]              Miller J.-A., « Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, leçon du 27 novembre 1985, inédit.

[5]              Ibid, leçon du 23 avril 1986.