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« Se bouger pour faire bouger les choses ». Rencontre avec Delphine Noels – par Nathalie Crame, Jean-Claude Encalado, Claire Piette et Pascale Simonet

Delphine Noels, est réalisatrice et scénariste belge. Ella a réalisé Post Partum, un film  sensible sur la maternité, la découverte de l’altérité radicale du nouveau-né et l’impossibilité d’une jeune femme  à saisir ce qui lui arrive. Elle est également fondatrice du mouvement citoyen Tout autre chose où elle investit beaucoup d’énergie.

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Comment articulerais-tu le mot « victime » avec ta création et ton expérience politique ?

Avec le temps, mon rapport à la création a évolué. Lorsque j’étais petite, je me promenais avec un crayon dans la poche – un « créons » dans la poche, comme je l’ai élaboré plus tard sur le divan – qui m’aidait à  affronter beaucoup de choses : le vide des réunions de famille, par exemple. Dessiner ces réunions me permettait de les supporter. C’est comme ça que le dessin s’est imposé à moi.  Plus tard, quand je suis sortie des Beaux-Arts, je me suis sentie bloquée. J’étais sous le joug de l’inhibition… mes croyances m’écrasaient : Comment peindre après Malevitch, Duchamp, Matisse ou Barnett Newman ? J’ai arrêté de peindre. J’ai repris des études de cinéma, en réalisation, à l’INSAS. Le cinéma a été une porte de sortie à ce blocage. Il m’a permis de « traiter » ce blocage imaginaire par un blocage réel. En peinture, rien n’empêche concrètement de peindre. Dans le cinéma, on est réellement confronté à de multiples impossibles, financiers et autres.

La contrainte réelle est moins terrible que la contrainte imaginaire ?

Pour moi, ça a été le cas. Les impossibles financiers du cinéma étaient plus faciles à supporter que « mes » impossibles en peinture. Le fait de croire que mon premier scénario, Post Partum ne se produirait pas (le film raconte la descente aux enfers d’une jeune maman après la naissance de son premier enfant) m’a paradoxalement permis de l’écrire. Je n’avais plus à me soumettre aux diktats cinématographiques classiques, j’étais totalement libre d’écrire ce que je voulais puisque le scénario resterait dans mes tiroirs.

Un jour j’ai répondu à un appel à candidatures d’un atelier d’expertise scénaristique au Canada, l’Atelier Grand Nord. Je me suis dit : « je n’ai pas grand-chose à perdre… j’ai envie d’aller au Canada…» Et là, ce fut la surprise. Mon scénario que j’avais tenu jusque là comme « improduisible » a été sélectionné. La bonne réception du scénario à l’atelier Grand Nord a été à l’origine d’un retournement imaginaire de 180°. En rentant, j’ai entrepris une série de démarches pour obtenir des fonds, rechercher un producteur, etc. Et l’impossible s’est volatilisé…

L’épreuve de la production n’était qu’une première traversée. Il y en a eu d’autres par la suite. Le tournage a été un combat extrêmement dur. Il a fallu parvenir à surmonter les obstacles financiers, la fatigue immense, les imprévus qui parfois mettent en danger le tournage. Le moment de la découverte des rushes au montage est aussi particulièrement difficile. Les rushes sont hors sens, épars et hideux. On est face à l’envers : a letter /a litter. Couper, se séparer, jeter ces rushes permet de les accepter… Cela devient une expérience métaphysique, une écriture sans équivalent… Encore une traversée.

Au fond, l’imaginaire, tu le traverses tout le temps…

Post Partum, a été une traversée de l’impossible, une traversée de ce que je croyais être l’impossible. Mes croyances ont chuté les unes après les autres. Cette traversée m’a libérée. C’est un drôle de truc de faire cette découverte qu’il suffit de faire pour que ça se fasse !

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Ta liberté s’est déplacée à d’autres domaines, c’est ça ?

Post Partum m’a appris qu’on ne peut pas dire à l’avance ce qui est impossible. On ne peut que le dire dans l’après-coup. Je ne prends donc plus le temps de m’arrêter sur « c’est impossible », j’agis. Une fois qu’on a compris cela, on est dans une autre vie !Cette nouvelle position m’a ouvert des champs qui m’étaient restés inaccessibles, voire même impensables jusque là : le champ de l’action politique, par exemple. C’est comme ça que j’ai lancé le mouvement citoyen Tout Autre Chose.

C’est suite au remaniement du statut d’artiste, que j’ai commencé à ressentir le besoin de m’engager plus en tant que citoyenne et artiste. Je suis sortie de la plainte et de la passivité angoissée pour « bouger ». J’ai créé avec quelques amies une association des métiers du cinéma pour réagir à ce remaniement du statut des artistes qui nous apparaissait comme incohérent et possiblement dévastateur pour la culture et les artistes.

Un an plus tard, j’ai ressenti le besoin de travailler sur un spectre plus large et de sortir du milieu cantonné de la culture. Une amie m’a un jour téléphoné pour me proposer de créer un mouvement citoyen qui puisse être l’équivalent du Hart Boven Hard en Flandres. J’ai accepté. C’est comme ça que Tout Autre Chose a connu sa première mouture.

Tout Autre Chose en est encore à ses premiers pas. C’est un mouvement qui ne se déploiera que s’il est rejoint massivement par les citoyens. Les êtres humains sont confrontés aujourd’hui à quelque chose de crépusculaire. Notre civilisation, l’humanité sont en danger. Penser que nous puissions sortir de ces impasses totalitaires, économiques et environnementales semble presque impossible. En tant qu’artiste et citoyenne européenne, je sens que j’ai une responsabilité et que je ne peux plus rester passive devant cette situation dramatique que l’Europe et le monde traversent. Travailler au lancement de Tout autre chose, c’est parier – un peu comme le pari de Pascal – que cet impossible est peut-être moins impossible qu’il n’y paraît. Je me souviens d’un moment qui a précédé une de mes dernières séances d’analyse. Je m’étais rendue au centre George Pompidou. Chaque fois que je peux, je vais y voir la collection permanente. Et ce jour-là, je n’ai pas vu ce que je voyais d’habitude. Me promener devant les toiles d’art moderne du centre Pompidou c’était me promener dans une cathédrale remplie d’œuvres d’art magnifiques et écrasantes… Ce jour-là, stupéfaite, je me suis retrouvée dans un simple atelier. Les chefs d’œuvres étaient devenus des travaux, des recherches, des essais erreurs opérées par les peintres. Le centre George Pompidou m’est apparu comme un vaste laboratoire, une invitation au travail. Les perspectives ont alors changé pour moi. Il n’y avait plus qu’à s’y mettre, au travail.

Photographies : Jean-Claude Encalado