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Souffrance de la victime. Quelle réponse ? par Aurélien Bomy

En latin, créature vivante offerte en sacrifice aux dieux, la victime est, plus largement aujourd’hui, celle qui a subi un dommage, un désordre, un préjudice, une atteinte, un abus, une violence, une intrusion, une lésion, un accident, une catastrophe, la guerre, la maladie, la haine et les tourments d’autrui, la torture, une injustice. C’est aussi celle qui a vécu un choc, un traumatisme, une perte d’intégrité, qui a été frappée, humiliée, violée, marquée, tuée, blessée. C’est encore celle qui a vécu une erreur, un manquement, un oubli, ou sur qui a été commise une faute, en attente de reconnaissance, de vérité, de justice, de réparation, de dommages et intérêts.

Victime, c’est une position, un statut, une posture, un rôle sur la scène (aussi bien au théâtre, au cinéma qu’au tribunal ou en société) qui va rarement sans son double, le bourreau, et qui nourrit une certaine identification fascinée du spectateur. C’est l’innocent face au coupable, c’est le martyr, qui peut, tels les saints et les saintes de la bible, donner l’exemple d’une conduite et rallier les foules à une cause, à la transmission d’un message, à la poursuite d’un idéal, et nourrir l’espoir d’un monde plus juste.

Victimes et bourreaux fascinent par le spectacle qu’ils offrent au public friand de sensations mettant en scène le fantasme : « On bat un enfant » ; la loi de la schlague, la frappe sur le corps. La victime se définit en opposition au bourreau. Dans cette répartition des rôles en un monde simplifié d’une vision manichéenne, victimes et bourreaux sont interchangeables. Le flou s’installe, la confusion règne.

La position de victime se traduit par une certaine modalité de parole : le recours, la requête, l’appel, l’alerte, l’alarme, la plainte, la dénonciation, la révolte, la mise en accusation. À partir de l’exhibition, du « donner à voir » d’une blessure, d’une plaie, la victime demande une réparation impossible, l’effacement de la trace indélébile de l’événement. Mais il est aussi des victimes silencieuses.

Victime ! avant d’être une position est avant tout un signifiant. Le signifiant « victime » détermine la position victimaire. Cet effet du signifiant s’atteste de ce que des situations de souffrance, de violence peuvent se vivre, s’éprouver, se jouir, se répéter insidieusement, silencieusement, dans l’ignorance la plus générale, de tous et de celui-là même dont le corps est le siège, d’avoir été jusque-là indicibles et de n’avoir pas trouvé nomination, authentification.

Le signifiant a cet effet de désignation (tu es…), d’assignation, par l’authentification de l’instance de l’Autre ou de qui tient place d’autorité. Le signifiant épingle, représente, identifie. C’est aussi bien l’injure, le jugement, le verdict, la sentence, l’oracle, que le diagnostic médical et l’interprétation analytique. Le signifiant fait foi, car il marque, il frappe, laisse une trace indélébile. Il y a un avant et un après son prononcé. S’il ne change rien au réel, il change tout pour le sujet qui n’en ressort plus le même. C’est toute la réalité subjective qui vacille et s’en trouve modifiée. Le signifiant fait coupure dans la réalité qu’il réordonne après-coup (après quoi, ça aura toujours été ça !).

Il peut se passer du temps entre le préjudice et la plainte. La révélation du « Victime ! » tient de l’effet du langage ; effet de jugement, d’attestation, de discernement, de distinction, de discrimination, par la coupure qu’introduit la nomination. C’est une alerte, une alarme, un « j’accuse ! ». J’accuse le coup ! Plus le choix ! C’est dit ! C’est fait ! C’est ainsi ! Inexorable. On ne revient pas en arrière.

« Dans la perspective freudienne, l’homme, c’est le sujet pris et torturé par le langage »[1]. Ainsi, « Victime ! » vient dire qu’un ordre a été touché. Le voile du fantasme déchiré ouvre sur un réel qu’il s’agit de cerner. Dès lors s’ouvre une enquête. La béance aperçue appelle avant tout une signification. Il s’agit d’établir les faits, leur logique ; d’identifier le coupable, la méthode, les motifs, le mobile, les alibis.

La science, avec ses techniques et protocoles, y est convoquée à répondre d’une réalité objective et univoque ; la justice, à trancher dans le flou des significations, laissant apparaitre – comme en attestent les témoignages et interprétations divergents d’un même événement – qu’il y a un inéliminable de l’équivocité et du subjectif. Le psychanalyste a donc, ici, son mot à dire, car si l’établissement d’une version officielle des faits et la distribution d’une justice redonnant ordre à la loi est nécessaire, ils laissent cependant non traité le rapport qu’entretient un sujet avec le réel qui se traduit dans sa souffrance.

Avec la découverte freudienne, du transfert et du fantasme à partir de l’abandon de la neurotica (théorie de la séduction), c’est toute une jouissance qui se déduit comme l’envers de cette quête de sens, comme appel incessant à la réparation, aux bénéfices secondaires, aux dommages et intérêts, aux intérêts du dommage. Jouissance des soins, de la compensation, de la compassion, de la pitié, du réconfort. Ça se répète, ça en redemande toujours plus, encore et encore… Si l’indemnisation apparait toujours insuffisante, c’est par l’effet d’être, plutôt, un « en trop » d’une satisfaction de substitution qui creuse toujours plus le vide d’une jouissance mythique attendue (qu’il faudrait) et perdue dont elle s’écarte.

Au-delà de l’appel à réparation de la victime, ne peut-on supposer une attente d’un autre type ? C’est en tout cas le pari qu’à la suite de Freud et de Lacan fait le psychanalyste d’orientation lacanienne. La plainte et le symptôme considérés comme « vouloir dire en attente » cessent d’appeler la guérison pour apparaitre comme établissement de la vérité, recherche d’un savoir sur la cause, orientés vers l’acte et ses conséquences.

 Lacan considérait que « de notre position de sujet nous sommes toujours responsables »[2]. Derrière l’appel à la reconnaissance de la faute et l’établissement de la culpabilité, peut se dévoiler, au-delà de la répétition subie, en place d’objet, la responsabilité de la part prise par le sujet qui réitère le même choix inconscient. Cette découverte, au cours d’une analyse, peut le mener à une décision éclairée productrice de nouveauté et de surprise, démontrant, comme l’indique Jean-Daniel Matet dans l’argument du congrès Pipol7 que « la répétition ne fait pas nécessairement destin ».

[1] Lacan J., Le séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 276.

[2] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858.