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Victime sur le marché – Alexander Fedtchuk

La région de Sibérie n’est peut-être pas tellement différente d’autres régions de Russie. Il existe probablement des particularités régionales mais comme nous ne nous sommes jamais vraiment  penchés sur cette question, nous n’allons pas en discuter.

Comme dans toutes les régions de Russie, la législation   »propose » à la psychanalyse  de prendre sa place sur le marché. Si nous résumons, il s’agit d’un marché de services  »psy » (consultations psychologiques)  ou de services médicaux (psychothérapie).

La psychothérapie et les consultations psychologiques sont représentées sur ce marché par un très vaste spectre d’orientations qui vont des approches populaires (toutes sortes de chamanes et de guérisseurs) qui ne cherchent même pas à être reconnues à des approches médicales certifiées qui sont basées sur des avancées scientifiques.

Il s’agit le plus souvent d’éduquer le patient: lui apprendre comment agir, comment réagir à telle ou telle situation, comment vivre correctement en fonction des enseignements de différentes orientations «psy». Sinon, on agit sur le patient à l’aide de techniques psychothérapeutiques, autrement dit, le patient est réduit à l’objet sur lequel le psychothérapeute exerce une action. Dans les deux cas, l’effet thérapeutique est assez rapide.

Par conséquent, le marché  »psy » propose… même si on devrait dire plutôt impose, pour être honnête,  la nécessité d’exploiter cette bonne volonté du patient de s’exposer à telle ou telle influence pour se débarrasser de manière rapide et efficace des symptômes désagréables.

Néanmoins, il est important de noter qu’indépendamment du style de thérapie, qu’il s’agisse du dernier model humaniste d’hypnose doux ou de thérapie par la musique et par le fouet (cette méthode (know-how) existe en Sibérie, brevetée en tant que service médical), il est clair que, si on regarde de plus près, le patient se sacrifie volontairement ou presque (sous la pression de ses proches).

Cette phrase demande d’être explicitée : pour alléger sa souffrance ou celle des proches, le sujet sacrifie son propre désir, il soumet son être à la demande de l’Autre.

Cela résonne mieux en russe qu’en français. En français, les mots « sacrifice » et « victime » sont synonymes, mais proviennent de racines différentes. Alors qu’en russe pour le « sacrifice » (sacrifice au nom de quelque chose) et pour la « victime » (victime de quelque chose) on utilise le même mot   »жертва ». En russe, le mot « victime » fait partie du mot « sacrifice ».

Dans ce contexte, une psychothérapie psychanalytique, c’est-à-dire une psychothérapie orientée par la théorie psychanalytique, semble être une alternative intéressante. Cependant, on ne peut pas éviter des victimes. Car la psychanalyse sibérienne est sympathique, mais encore assez «sauvage».

Une des idées clés que j’entends souvent de la bouche de mes collègues lors de discussions des cas cliniques et des questions théoriques, est celle de la souffrance du sujet causée par un traumatisme subi dans l’enfance. « Les événements de son enfance l’ont traumatisé », « ce sont les conséquences de maltraitance de ses parents « ,  » un trauma sexuel a laissé une profonde trace  » etc. D’où l’idée que le patient est victime des circonstances et qu’il faut soulager sa souffrance en nivelant son impact. Par exemple, pour traiter un sentiment de culpabilité on peut dire au patient « ce n’est pas vous qui êtes coupable, ce sont vos parents, mais eux-mêmes sont également des victimes de leurs propres parents » …

Autrement dit, c’est une thérapie des réponses « prêt-à-porter » où le patient ne se pose aucune question sur sa propre vérité, son propre choix subjectif, choix de son mode de jouir. Malgré (ou, peut-être, grâce à) son efficacité au niveau du soulagement provisoire des symptômes, le patient a toutes les chances de rester pour toujours la victime des circonstances survenues dans le passé .

La psychothérapie psychanalytique reste donc une psychothérapie et n’a rien à voir avec la psychanalyse.

J’espère que mes collègues et moi, nous arriverons, à fur et à mesure, à inscrire la psychanalyse dans l’espace psy de notre région pour que les patients aient la possibilité de se poser des questions à propos de leur propre vérité ou de leur propre choix de mode de jouir, mais ce qui est encore le plus important, de passer de la position de victime des circonstances à celle de l’auteur de leur propre histoire.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais