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Du miroir à l’SK-lier, sculpter encore et toujours – Rencontre avec le sculpteur belge Jean-François Diord par Nathalie Crame et Pascale Simonet

Écrêtage

En quoi le mot “victime” résonne-t-il avec votre travail ?

Mon travail est une forme d’écrêtage émotionnel. Très élaboré, il s’inscrit dans le temps et la distance. Je mène mes projets sur des années. Mon outil aussi est complexe. J’utilise, par exemple, la technologie la plus pointue qui instaure un écran entre la pensée et l’objet construit. Il ne reste de mes émotions que la  “substantifique moelle”, bien que ce soit un peu prétentieux de dire cela.

Comment a évolué votre travail au fil du temps?

Le sculpteur, dans l’imaginaire commun, c’est celui qui se jette dans la matière, et j’ai effectivement commencé mon travail de manière très physique, mais progressivement, j’ai pris distance avec ce corps à corps, dont la satisfaction intense me rendait aveugle. Ce fut un chemin d’élagage, d’épuration. Il y a toujours en moi une quête de perfection. Au début, les matériaux devaient être polis jusqu’à devenir miroirs. Cette “performance” satisfaisait mon coté obsessionnel. Une question me taraudait : à quoi cela mène t-il ?

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Virage

Au milieu des louanges un critique d’art a qualifié mon travail de «  presse papier ». Trois lignes dans un article me signifiaient : « c’est très joli, mais il n’y a rien ». J’ai été très vexé, c’était dur à entendre. Je ne suis cependant pas resté enkysté. J’ai pris conscience de l’ambiguité de cet aspect miroir qui prouvait seulement que je dominais la matière. En définitive, ce critique m’a rendu service, car il pointait le côté décoratif de ce que je faisais.

On pourrait dire que cette critique a produit sur vous l’effet d’une interprétation ?

Oui, elle m’a permis de me détacher d’un certain narcissisme. Plus question de faire des objets pour plaire. Cela m’a ouvert à la liberté et à un espace de recherche. J’ai toujours été passionné par l’architecture. La forme la plus emblématique de mon travail, c’est l’escalier. Ce lieu de passage est l’objet qui me ressemble le plus. Mon évolution s’est opérée à partir de prises de conscience successives, un peu comme une pâte feuilletée. Je me questionnne sans cesse sur l’outil, le matériau, l’art et sa nécessité. Je suis devenu enseignant, c’est très important pour moi.

Aujourd’hui, je défends l’idée d’un travail à lectures multiples, en strates. Je suis très heureux quand les enfants utilisent mes sculptures comme jeu, mais aussi quand on y décrypte les clés secrètes plus ou moins accessibles que j’y ai insérées. Au coeur d’une oeuvre, il y a des questions d’optique, d’équilibre, de topologie, des références philosophiques et esthétiques. Je trouve une autre forme de plaisir, celui de voir mes réflexions en trois dimensions. Qu’une idée se matérialise et soit touchable, palpable, emporte un plaisir certain.

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“À corps perdu”

Pour ma formation de sculpteur, la terre glaise  était un passage obligé. Je souffrais d’un gros handicap : mes mains perdaient leur peau au contact de la terre. J’ai dû ruser avec cette allergie invasive et travailler avec des outils. Leur usage nécessaire a eu un effet sur la forme qu’ont pris mes sculptures et a engendré un rapport singulier à cette technique. L’outil et la pensée sont désormais intimement liés.

Je me suis malmené avec certaines de mes pratiques de sculpture. J’allais au-delà de ce que mon corps pouvait encaisser : porter des choses trop lourdes, absorber des substances toxiques, rester des mois à genoux, etc. La pulsion profonde de réaliser m’emporte au-delà de mes limites, mais je le ressens comme une nécessité. Il faut que ça sorte d’une manière ou d’une autre pour m’éviter d’exploser par ailleurs. Aujourd’hui, j’ai surtout envie de me donner, plus que jamais, les moyens de ma création.

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Pour plus d’infos: http://diordsculptures.blogspot.be/




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