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Victime ? C’est un mot qui m’énerve ! Rencontre avec Elodie Antoine par Nathalie Crame et Pascale Simonet

Tirer un fil pour un travail de recherche

Pour moi, le travail de l’artiste est un travail de recherche. L’art n’est pas uniquement une façon de parler de soi. L’artiste, qui est avant tout un chercheur, capte quelque chose du moment présent qu’il fait passer par sa propre sensibilité. Cela donne une ampleur à ce quelque chose, aussi modeste soit-il, qui dépasse l’ego de l’artiste.

L’art naît de la contrainte. Je travaille seule, je tire sur un fil, une idée en amène une autre. C’est un cycle à ne pas interrompre. C’est le travail lui-même qui fait naître les idées. Ce n’est pas un truc qui me tombe dessus par la grâce. Il faut aller les chercher au cœur même du quotidien. Je suis attentive à tout, tout le temps. Les idées que je retiens, je les  visualise sous forme de sculptures. Souvent ça commence par un dessin et après, je mets les choses en forme.

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L’ascèse du canapé

En même temps, dans mon travail, je ne m’analyse pas, je tente de garder une forme de spontanéité, de naïveté. Quand j’essaye de comprendre de quoi je parle, cela devient trop évident, trop anecdotique. La poésie s’envole. Si je savais tout ce que je mettais dans mes pièces, je n’oserais pas les montrer.

Ne pas penser, c’est une ascèse que je m’impose. Souvent, l’image arrive quand je suis allongée dans mon canapé, l’après-midi pour une petite sieste, dans une espèce de semi-conscience où je suis un peu déconnectée. Je fais donc de ce suspens un moment privilégié pour mon travail. Avec surprise, je constate que suis habitée d’une force constante qui me pousse à continuer par delà les découragements passagers.

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Ma névrose, c’est un peu mon fond de commerce, c’est l’envers de la victime, ça !

Victime, c’est un mot qui m’énerve. On peut reconnaitre qu’il est arrivé quelque chose qui a marqué, qui a eu des répercussions, mais ça ne peut être la fin du processus.

Il y a un an, j’ai commencé à aller voir un psy ; avant cela, je m’en étais toujours méfiée. J’ai grandi avec un papa qui portait en lui une souffrance importante. Je l’ai vu aller de plus en plus mal. Il a fini par se suicider quand j’avais quatorze ans. J’ai grandi avec ce modèle pas vraiment stable, mais comme c’était mon père, je pensais que ce qu’il disait ou faisait était normal. Il a fallu que je remette en place quelques trucs. Mon manque de confiance vis-à-vis des psy est lié au fait qu’il n’a pas été soigné correctement, qu’il n’a jamais pu trouver une personne en qui il avait confiance et qui pouvait l’entendre. Il a été bien maltraité à l’hôpital où il a reçu des électrochocs.

Moi, j’ai rencontré quelqu’un qui m’aide. Donc, j’ai plus de recul par rapport à tout cela. J’avais peur de ne plus pouvoir travailler en consultant, mais ça a l’air d’aller. Ça me fait juste avancer un peu plus vite. De toute façon, l’analyse, ça ne résout pas tout, on comprend des choses, mais il reste toujours des choses à travailler plastiquement. Ma névrose, c’est un peu mon fond de commerce : c’est l’envers de la victime, ça !

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Une épure du quotidien

Mon travail me permet de sortir des choses, de les mettre de côté. Les gens viennent les voir, mais ce n’est plus vraiment moi, je peux ainsi être dans une certaine légèreté. Le terrible, l’angoisse, la violence est travaillée. On a fait quelque chose à la croisée des chemins : une conjugaison de ludique et d’angoisse, un brin d’humour noir, c’est comme dans la vie ! L’angoisse et le rire sont intimement liés pour moi. Dans mon travail, je me moque de mes peurs, je les ridiculise pour en faire quelque chose de positif. C’est une chance de ne pas rester bloquée avec ces peurs et en même temps que cela puisse résonner chez les autres !

Je prends soin à la sélection des objets du quotidien. Et c’est de l’épure de l’objet familier que naît l’étrangeté.  On croit être face à quelque chose que l’on connaît, et ce n’est pas ça, quelque chose s’ouvre. J’essaye de créer une rencontre. Du plus familier, du plus modeste surgit l’étrange, le plus intime de l’étrangeté et qui, par là, prend une dimension universelle. Mon travail est une forme de poésie des juxtapositions créatrices de sens et de rêve.

L’installation de mon travail dans la galerie Aéroplastics en est un bon exemple. On y entre comme dans un conte de fée. J’ai tenu compte de la maison, telle qu’elle était. J’avais envie que la cave existe, vive sous nos pieds, même si on ne la voit pas. La lecture de « La poétique de l’espace » de Bachelard m’a aidée à préparer cette expo. La cave et le grenier sont des lieux hautement présents dans l’imaginaire des enfants !

Pour plus d’infos : http://www.elodieantoine.be/

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