d6cb1d3a-aaf2-11e4-980c-173e4e33de5e

Entretien avec Michel Naepels anthropologue, directeur d’études à l’EHESS et de recherche au CNRS.

Michel Naepels est anthropologue, directeur d’études à l’EHESS et  de recherche au CNRS. Ses travaux portent sur les conflits, les guerres et l’usage de la violence physique dans des situations coloniales et postcoloniales en Nouvelle-Calédonie et en République démocratique du Congo. Il a notamment écrit Conjurer la guerre, Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle- Calédonie) aux éditions de l’EHESS, ouvrage qui rend compte d’une vingtaine d’années de terrain. Depuis 2010, il enquête au Nord du Katanga en République démocratique du Congo, dans le territoire de Pweto, dans une région qui a aussi connu les guerres.

(Propos recueillis par Élise Clément)

É-C : « Victime ! Comment y échapper ? » – tel est le titre du prochain congrès de psychanalyse Pipol à Bruxelles –, s’intéresser aux conflits et aux guerres, comme aux modalités d’usage de la violence physique… y échappe-t-on à la rencontre de victime ?  

M-N : « Nous avons beaucoup souffert », m’ont dit un certain nombre de mes interlocuteurs, à Pweto, lors de nos premières rencontres. C’est la langue convenue du premier contact avec « un Blanc » dans la zone rurale du Congo où j’enquête, et où je suis d’abord pris pour un « humanitaire ». Mais ils ont tôt fait de saisir que je ne délivre guère de revenus ou d’avantages matériels, et nullement conditionnés aux critères de la bonne victime. Dès lors, ce à quoi j’ai affaire, ce sont des capacités d’agir dans un contexte d’incertitude et de menace, et parfois des récits de souffrance qui témoignent de violences subies. Mais ni mes interlocuteurs ni moi n’avons besoin de dire cela en termes de « victime ».

É-C : À Houaïlou, en Nouvelle-Calédonie, vous vous êtes intéressé pendant une vingtaine d’années, aux répressions coloniales de 1856, à la chasse anti-sorciers de 1955, à la mobilisation indépendantiste des années 1980, et enfin aux règlements de compte villageois des années 2000. Du passé au présent, vous semblez tisser les fils d’ « une généalogie de la violence », qui ne prête absolument pas le flanc à une vision dualiste des rapports de pouvoir – vainqueurs-vaincus, dominants-dominés… Pouvez-nous en dire plus sur votre manière de travailler ?

M-N : Je propose dans mon ouvrage une série de coupes dans l’histoire coloniale et post-coloniale de Houaïlou, l’analyse de certaines conjonctures et de quelques dispositifs de pouvoir, dont je cherche à restituer l’épaisseur, en décrivant les contextes emboîtés de l’action politique qui s’y déploie. Houaïlou a été dans mon propos un point d’entrée pour tenir ensemble des échelles d’analyse historiques et géographiques diverses, pour saisir l’insertion des rapports sociaux locaux dans des économies-mondes, dans des projets impériaux, dans des logiques étatiques, dans les points de vue variés d’acteurs individuels ou collectifs. C’est en racontant les petites histoires qui y surviennent, en les tissant pas à pas, que s’articulent des temporalités multiples et des contextes emboîtés, et que j’ai pu complexifier mon point de vue sur l’usage de la violence dans des situations historiques diverses de mobilisation politique. J’ai conçu l’organisation de l’ouvrage comme une série de coupes ou de plateaux, afin de saisir des dynamiques et des devenirs plutôt que des évolutions causales, afin de faire entendre des échos et faire voir des airs de famille plutôt que de démontrer des effets ou de construire des séries. J’ai donc choisi de passer par différents paliers susceptibles de montrer la combinaison de diverses dynamiques qui constituent une situation à un moment donné, plutôt que de suivre une perspective strictement chronologique, centrée sur l’écoulement du temps et sur les déterminations causales. Cela implique en effet de faire un pas de côté par rapport à un grand récit dualiste de la colonisation et de la décolonisation.

É-C : Cet « objet » d’étude la violence physique ou « la grande violence » requiert une position particulière en tant qu’anthropologue ? Quels sont vos choix « d’observation participante ? » 

M-N : Non pas une position particulière – disons que les situations de violence (avec les parts d’excès, d’imprévisible et de cruauté qu’elles recèlent) font ressortir plus clairement les conditions les plus générales de l’enquête ethnographique, d’un savoir en sciences sociales dont le matériau est produit par l’interaction et l’interlocution de l’enquêteur avec des tiers : le tact, la prudence, une certaine pratique de l’écoute, du silence, de la nuance. S’ouvre alors un espace singulier de parole, détaché de l’ordinaire, où l’implicite peut trouver les voies de son expression dans l’entretien, en s’appuyant parfois sur l’étrangeté même de l’enquêteur. Prodiguer l’écoute pour éviter de faire de nos interlocuteurs des objets, c’est une forme de sollicitude qu’imposent avec une certaine évidence les situations de violence.

É-C : Je pense à ce que dit Lacan dans Radiophonie en 1970,  – il répond à une question portant sur la structure que la linguistique, l’ethnologie et la psychanalyse auraient en partage, et la possibilité d’un champ commun, il en pointe les différences pour la psychanalyse, notamment à partir de l’inconscient, de l’usage inédit du signifiant, et de la lettre –, et il écrit entre autres à propos de l’ethnologie : « Ah ! faute d’une ethnie qui serait université, allons d’une ethnie faire  université. D’où la gageure de cette pêche dont se définit le terrain comme le lieu où faire écrit d’un savoir dont l’essence est ne se transmettre pas par écrit »[1]. L’anthropologie a connu quelque aggiornamento depuis l’époque structuraliste, pouvez-vous nous donner un aperçu ? 

M-N : L’ethnologie, ou l’anthropologie, n’occupe plus du tout la même place dans le champ des sciences sociales ou des humanités que dans les années 1970. Le grand partage structuraliste entre sociétés sans écriture et sociétés de l’écrit ne caractérise plus le champ de l’anthropologie. C’est plutôt par la méthode ethnographique que la discipline constitue son identité, et ses capacités de dialogue avec la psychanalyse. Les contributions, notamment lacaniennes, sur le transfert et l’énonciation, sont pour moi d’importantes stimulations, que j’ai essayé de confronter à ma pratique d’ethnographe dans deux articles, « Une étrange étrangeté » et « L’épiement sans trêve et la curiosité de tout » (L’Homme, respectivement n° 148, 1998 et n° 203-204, 2012).

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2001, p. 412.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais