9782707165206

La concurrence des victimes — une rencontre avec Jean-Michel Chaumont par Anne Chaumont et Annette Gouzou.

Comme nous le rappelle Jean-Daniel Matet dans son argument, l’usage à tout faire actuel du signifiant « victime » « brouille aussi les repérages de l’histoire ou de l’actualité politique »[1].

Plusieurs auteurs de disciplines en dehors de notre champ restent soucieux de les étudier, dont Jean-Michel Chaumont, docteur en philosophie et en sociologie. Ancien collaborateur de la Fondation Auschwitz, il est, depuis 1995, chercheur au Fonds national de la recherche scientifique belge et travaille au sein de la chaire Hoover d’éthique économique et sociale de l’Université de Louvain.

Nous avons eu l’heureuse opportunité de le rencontrer chez lui à Bruxelles pour un échange vif et passionnant.

 — Tu es sur le point de publier un nouveau livre ponctuant plusieurs années de recherche qui prolongera ton ouvrage paru en 1997 intitulé « La concurrence des victimes »[2]. Rien ne va plus donc entre les victimes aujourd’hui encore ?

J.-M. C. – Alors qu’employé à la Fondation Auschwitz, je souhaitais contribuer à tirer les leçons de l’histoire des crimes et génocides nazis, j’ai eu la grande surprise de découvrir, sous une unanimité de façade, que des conflits virulents opposaient les associations de victimes. Loin d’être unis dans la difficulté de retour à la vie après guerre, ces survivants se sont révélés divisés autour d’enjeux importants, essentiellement au niveau de l’obtention d’une reconnaissance : il y a notamment ceux qui ont été enfermés pour leur engagement et leur action, les résistants, et ceux qui ont été enfermés pour ce qu’ils étaient, les juifs. Victimes du déchaînement de la férocité nazie, tous l’ont été, mais la reconnaissance publique n’était pas distribuée de façon égale : dans l’immédiat après-guerre, ce furent surtout les résistants qui en bénéficièrent tandis qu’à partir des années 80, les survivants juifs devinrent les victimes les plus reconnues. Ce fut un retournement d’autant plus spectaculaire que le comportement des Juifs sous l’oppression nazie avait donné lieu à d’importantes polémiques.

— Pourquoi ces polémiques ?

J.-M. C.  – Parce que les survivants juifs, en l’occurrence beaucoup moins nombreux que les déportés politiques – alors qu’ils constituent la grande majorité des victimes assassinées — sont porteurs d’une mémoire honteuse (rappelons-nous cette phrase qui a hanté la mémoire juive pendant 40 ans : « ils se sont laissés conduire comme des moutons à l’abattoir »). C’est la victime honteuse ou consentante, ou encore le survivant suspect, à qui l’on demande « comment se fait-il que toi, tu sois là ? ». Il ne s’agit pas de la culpabilité des survivants que les psychologues évoquent souvent, mais de la honte liée aux raisons de leur survie. N’ont-ils pas survécu aux dépens d’autres qui sont morts, au prix de quel compromis ou de quelle trahison ? Ces questions difficiles, mais récurrentes et inévitables donnèrent lieu à des polémiques jusqu’à ce qu’elles deviennent comme frappées d’interdit : à partir des années 80, elles furent taxées d’« indécentes » et génératrices de traumatismes, donc inacceptables.

— Quelle est l’origine de cette honte ?

J.-M. C. – Elle est essentiellement liée aux conditions d’incarcération mise en place par les nazis qui mettaient certains détenus juifs devant un choix existentiel dramatique : collaborer avec l’ennemi, trahir donc, ou mourir. Les victimes juives ne furent pas les seules concernées par ce diabolique « diviser pour régner », mais comme la pression était plus grande encore dans leur cas, la tactique nazie a fait plus de dégât encore. Les nazis ont gouverné en provoquant sciemment la désolidarisation chez leurs victimes dans les ghettos et les camps, entre autres en créant des Sonderkommandos. Le livre de Jean-François Steiner paru en 1966, Treblinka, a soulevé une terrible controverse à ce sujet[3]. Ceux qui étaient choisis pour exercer cette fonction de petite main de l’extermination se reprochaient eux-mêmes leur trop grand attachement à la vie. Ils n’en tiraient en réalité qu’un petit sursis, car ils étaient régulièrement tués. Il existe des témoignages très sincères – et courageux parce que sincères – de survivants décrivant à quelles extrémités l’attachement forcené à la vie peut conduire. Il y avait hélas parfois de bonnes raisons d’être une victime honteuse, même prise dans un tel piège ! Nous avons du mal aujourd’hui à le concevoir, mais pour nos ancêtres – notamment nos ancêtres les Romains –, c’était évident. Même dans les situations d’extrême contrainte, il fallait rendre des comptes. Les Romains pensaient qu’on avait toujours le choix de mourir plutôt que de trahir et jugeaient en conséquence.

Avec les lunettes de la sociologie historique, je me suis alors intéressé aux logiques antiques du jugement pour tenter de rendre intelligibles ces polémiques de l’après-guerre mettant en cause la victime consentante : la logique de l’honneur, dont la figure matricielle est celle de l’éthique militaire. Mourir avec honneur signifiait avant tout mourir pour ou avec les siens, et cela pouvait en l’occurrence mener à des suicides collectifs comme cela fut le cas dans certaines villes de l’antiquité romaine.

Mais cela n’est plus d’actualité, l’éthique de l’honneur nous semble surannée et dépourvue de toute pertinence.

— Alors, que s’est-il passé selon ton point de vue pour que nous assistions au développement de la victimologie aux effets plutôt pacificateurs, en produisant un « tous victimes ! » ?

J.-M. C. – Il s’est passé quelque chose de très important dans les quarante dernières années, dont je n’ai pas le secret, mais dont j’ai été témoin, en quelque sorte aux avant-postes, qui est de l’ordre d’une révolution anthropologique et qui n’est d’ailleurs pas finie. C’est un radical changement de paradigme qui, dans un premier temps, a réhabilité la figure de la victime. La façon la plus simple de l’évoquer est de faire allusion à une réaction sociale que les psychologues connaissent bien : « Blaming the victim ». Cet énoncé est le titre d’un ouvrage écrit en 1971 par un psychologue social américain, William Ryan[4]. Cette expression a connu une fortune incroyable et s’est étendue dans tous les contextes, et à bon escient souvent, notamment par rapport aux victimes de viol. Les féministes s’en sont emparées aux É.-U. et ailleurs pour dénoncer les personnes qui posaient aux victimes des questions suspicieuses dans les commissariats de police, questions devenues obscènes si elles suspectaient qu’elles avaient consenti à l’agression. Devenu référentiel, ce « Blaming the victim » stigmatise la victime en jetant sur elle l’ombre d’une lâcheté possible (as-tu été lâche de sacrifier ton honneur ou même de trahir ?), et crée ainsi un phénomène de double victimisation. Les vétérans du Vietnam furent peut-être les premiers combattants défaits à se protéger efficacement contre les questions soupçonneuses sur le comment et pourquoi de leur survie. C’est dans ce contexte que s’est développée la définition du syndrome post-traumatique. Le traumatisme a été la catégorie reliant entre elles toutes les catégories de victimes, avec un accompagnement ciblé : la victimologie. On ne peut plus, à partir de là, poser de questions, la victime n’a fait que subir ! Ce disant, nous rompons avec ce que nos ancêtres ont pensé pendant des millénaires. C’est pourquoi on peut parler de « révolution ».

Mais la victime est à mon avis déjà une figure dépassée. On le perçoit chez les jeunes : c’est devenu presque une injure de dire « victime » – « Fais pas ta victime ! » peuvent-ils se lancer. Il y a déjà une grande intolérance vis-à-vis de tous ceux qui se présentent comme victimes. La victime est détrônée par la figure du résilient, le survivant qui dépasse sa victimisation. Notre époque ne met plus en cause ce que les victimes ont subi, mais attend qu’elles fassent quelque chose de leur traumatisme, de leur expérience. C’est un déplacement de la question de la responsabilité, ce qui n’est pas sans rencontrer l’intérêt de la psychanalyse sans doute.

 

[1] Matet J.-D., Comment y échapper?, Argument pour PIPOL 7, Victimes!

[2] Chaumont J.-M., La concurrence des victimesGénocide, identité, reconnaissance. Paris, La découverte/Poche, 1997, 2002.

[3] Steiner J.-F., Treblinka : la révolte d’un camp d’extermination (préface de Gilles Perrault et Simone de Beauvoir), Paris, Le Livre de poche,‎ 1968.

[4] Ryan W., Blaming the victim, ‪New York, Pantheon Books, 1971.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais