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« La victime est difficile à déchiffrer »Entretien avec Danièle Braud, magistrat honoraire, ancien juge d’instruction et procureur de la République adjoint à La Réunion.

Entretien avec Danièle Braud, magistrat honoraire, ancien juge d’instruction et procureur de la République adjoint à La Réunion. Propos recueillis par Fatiha Belghomari

Fatiha Belghomari : Vous avez été juge d’instruction, puis procureur de la République adjoint, que vous pouvez vous nous dire sur ce terme de « victime » ?

Danièle Braud : Près de trente années passées à écouter des victimes comme juge d’instruction ou parquetière ! Toujours impossible de se blinder mais impossible pour autant de devenir pessimiste ! Par réflexe égoïste, j’apprécie que la vie m’ait épargné les souffrances dont j’ai pu être témoin. Comment font-ils pour être encore debout, ce papa dont on a tué l’enfant ou cette petite fille mutilée par ses parents ?

F.B. : Oui, en effet ?

D.B. : Les silences, les larmes écrasées… Le cri étouffé de leurs souffrances me transperçait les oreilles et me priait poliment de propager son écho. C’est le parcours du combattant pour la victime. Comment trouver, alors qu’on est anéanti, les moyens de se mettre à nu, de se faire écouter, réécouter par un magistrat ou gendarme afin de pouvoir être entendu de tous. L’entendre pour lui permettre de s’entendre, puis de se faire entendre de tous : c’est l’exercice de funambule du magistrat tanguant sur le fil de la vérité ! La victime est une énigme, difficile parfois à déchiffrer.

F.B. : Difficile à déchiffrer ?

D.B. : C’est parfois d’un seul soupir, d’un simple regard que la victime dit son soulagement d’avoir été entendue. Tout est dit quasiment sans un mot. Même quand elle ment, la « victime » attend la manifestation de la vérité. La jeune fille qui ne veut pas dénoncer son père souhaite en secret que le juge réunira suffisamment d’indices pour incriminer son agresseur, mais l’adolescente qui a dénoncé à tort son professeur ou son beau-père en usant parfois de mises en scène hitchcockiennes, espère ardemment elle aussi une enquête irréprochable pour être aidée et ne pas devoir porter toute sa vie le poids d’une injuste accusation. La victime veut souvent se décharger de son fardeau de dénonciateur sur les épaules des gendarmes ou des magistrats. Je lui explique alors que ce n’est pas elle qui condamne, mais la société qui a le devoir de la protéger. Je la rassure sur son courage, soit parce qu’elle a parlé, soit parce qu’elle a subi sans jamais rien dire, par honte ou pour ne pas faire souffrir les autres. Je ne veux pas qu’elle sorte de mon bureau vaincue ou comme une coupable, mais la tête haute. Je me souviens d’une adolescente qui avait accusé son voisin d’agression sexuelle et les éléments matériels de ce dossier créaient chez moi un doute plus que sérieux. Je lui posais à l’audience des questions sans concession et elle s’enlisait. En requérant la relaxe, il a fallu dire le calvaire du prévenu mais aussi les difficultés dans lesquelles devait se débattre la demoiselle, en soulignant que c’était à la société de trancher et non à cette enfant, qui avait besoin d’être suivie : elle a acquiescé d’un soupir reconnaissant.

F.B. : Vous disiez, en préparant l’interview : « “Je” fut quelqu’un, le sera et, pour l’instant, n’est plus. »

D.B. : À cet égard, le témoignage si pudique de Philippe Lançon qui racontait sa première sortie de l’hôpital six mois après les événements m’a bouleversée. Ses mots restituent si bien la réalité de la victime telle que je l’ai rencontrée, que se présentent spontanément, en ordre dispersé, Jocelyne, Gérard, Florence, Jean-Philippe, Marie-Josée, Valérie et tant d’autres… que j’espère ne pas avoir trahis ! Il était impératif de leur faire raconter l’événement, mais en leur faisant réaliser que « ça », ce n’était pas eux. Je crois que c’est cette position qui a permis aux victimes que j’ai rencontrées de se confier. À l’instant, ils n’étaient plus, mais ils avaient été quelqu’un et ils le redeviendraient : le magistrat avait le devoir, par ses enquêtes, ses auditions, ses réquisitoires, ses jugements, de le faire savoir à tous et d’abord à eux-mêmes, sans quoi leur histoire restait tronquée, truquée. C’est pour cela que j’ai toujours essayé d’entendre la victime dans sa globalité et de trouver le remède qui est le cœur de mon métier et qu’elle attend avant tout de moi : la vérité sur les faits.

F.B. : Si je vous dis : victime au XXIe siècle ?

D.B. : Aujourd’hui, les associations de victimes, les lieux d’accueil et de soin, les mécanismes de protection et de réparation se multiplient. Souci des victimes ou victimisation ? En effet, dans le même temps où elle tolère des sites tels que « Gossip » ou des films comme « Connasse » qui est sorti récemment, la société schizophrène rend l’école responsable du manque de civisme de sa jeunesse. Et elle laisse notamment sans véritable accompagnement les garçons victimes d’abus sexuels, sachant pourtant qu’ils risquent de devenir agresseurs et condamnés. Faute de moyens ? On ne prend donc pas en compte l’immense coût des dommages collatéraux. Inutile, il y a le fonds de garantie ! Il m’est arrivé d’entendre un gamin victime et de me retrouver des années plus tard à participer à une mesure de réinsertion pour le même gamin devenu agresseur, ou d’en retrouver un autre assassiné ! Il n’y a pas eu de « “Je” serai », mais y a-t-il jamais eu un « quelqu’un » ? En revanche, il est évident que toutes les réussites sont le fruit d’un travail d’équipe réalisé avec l’aide du regard critique et bienveillant du greffier, grâce à l’engagement des enquêteurs et à l’éclairage des psychiatres et psychologues. Avoir rencontré tant de victimes courageuses porte à l’espoir ! J’ai envie de leur demander merci pour tous leurs remerciements, et pour les critiques aussi.

F.B. : En attendant, c’est nous qui vous remercions !

 

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