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« L’enfant deux fois victime » par Michèle Dufour

La saisine des Tribunaux est toujours aussi massive et régulière pour des faits délictueux ou criminels de nature sexuelle et de maltraitance commis sur des enfants. En qualité de psychologue clinicienne et d’expert judiciaire, j’ai été requise pour participer à des auditions de mineurs victimes mises en place dans le cadre de l’application de la loi du 17 Juin 1998 dite « loi Mélanie » : cette pratique inédite et particulière dans son application selon les tribunaux (audition simple, enregistrement audio-visuel, désignation d’un administrateur ad hoc et présence d’un tiers pendant l’entretien) nous questionne sur le poids accordé à la parole de l’enfant, notamment depuis l’Affaire d’Outreau et de « l’enfant deux fois victime » 1.

Causalité psychique, causalité factuelle.

Lors de ces affaires dites de mœurs, nous assistons les gendarmes ou les policiers. Souvent démunis dans leur pratique quant à savoir y faire avec cette parole de l’enfant, dont ils ne peuvent envisager ou admettre son implication et sa responsabilité dans ce qui lui arrive, ils doivent recueillir sa parole afin d’établir ou non les faits et poursuivre les recherches. Le problème se déplace et se complexifie quand la réalité objective des faits, la matérialité de l’infraction, dont l’enfant se plaint, souffre, ne recouvre pas exactement sa causalité psychique. En effet, à examiner l’effectivité de la réalité à laquelle le petit sujet se confronte, comme liée, en partie, à ce qui organise son rapport au monde, son mode d’être, en fonction de sa position subjective, nous sommes forcés de constater que, dans cet espace prévu pour recueillir sa parole afin d’établir la vérité –  vérité versus exactitude ? – dans un moment très particulier de son destin, l’enfant est parlé plus qu’il ne parle.

Cela suppose de distinguer dans une clinique du cas par cas, la causalité factuelle et la causalité psychique, d’établir la part de l’une et la part de l’autre, dans ce qui fait traumatisme pour un sujet. La parole de l’enfant lors de son audition à la suite d’un signalement  révèle cette difficulté que nous essayons de faire valoir dans le traitement qui va en être fait dès lors que cette parole est dite, déposée et entendue. Le réel de l’abus, du viol, de la maltraitance voire des effets liés à leur réponse judiciaire fait effraction dans une réalité psychique infantile nécessitant d’intégrer ce réel survenu dans la vie du sujet. Ce dernier doit trouver les moyens de faire avec cette mauvaise rencontre, convoquant parfois sa propre jouissance et subissant celle de l’Autre.

Prenant en compte ces données cliniques, comment répondre aux objectifs qui vont orienter la décision du juge : l’intérêt de l’enfant et les impératifs de la manifestation de la vérité sachant que notre rôle doit alors se limiter à une présence passive si on respecte à la lettre le texte de loi soit « rassurer l’enfant et garder le silence » ?

            De la consigne à la pratique, il y a un écart car son application stricto sensu est impossible, sauf à être réduits nous-mêmes à un objet, à une présence de corps, sans voix, pur regard. Comble du paradoxe : d’un soutien impératif au réconfort de l’enfant s’il en exprime le besoin, nous ne pouvons prendre la parole sauf à titre très exceptionnel. Il nous est précisé que nous pouvons expliquer une question (à l’enfant) ou une réponse (de l’enfant) notamment si l’enfant entendu présente des troubles particuliers dont il souffre. Dans ces cas, il est admis que nous posions des questions mais nous devons passer par le canal de l’enquêteur qui apprécie l’opportunité de notre intervention. Il peut aussi nous être demandé un avis technique notamment sur la crédibilité de la victime à partir de l’entretien auquel nous avons assisté.

La loi de la parole.

L’audition débute le plus souvent après une visite des locaux, en expliquant l’aspect technique (système vidéo) dans le but de créer un climat de confiance et de faciliter la parole de l’enfant. Beaucoup d’enquêteurs s’attachent à le déculpabiliser et les procédés varient (« il ne doit pas avoir honte de ce qu’il va dire et il ne doit pas oublier qu’il est la victime »).

C’est ainsi que pour que le contexte de l’audition soit favorable à l’expression d’une parole « authentique » de l’enfant sur les faits,  afin de préserver la tonalité des déclarations plus que ne le ferait un écrit, l’enregistrement audio-visuel est désormais obligatoire depuis Juin 1999.

Cela se fait avec l’accord préalable de  l’enfant et/ou de ses représentants légaux sous couvert d’éviter la multiplication des auditions supposées être cause d’un nouveau traumatisme du fait qu’il puisse penser que sa parole puisse être mise en doute et qu’il finisse par douter lui-même de la sincérité de ce dont il témoigne. Ainsi peut-on constater que peu ou prou de variations (hésitation, lapsus, silence, doute, rétractation, mensonge) sont permises afin d’être au plus près d’une évaluation objective de la parole et du comportement de l’enfant pendant son audition. Or, il est faux de penser et de dire à l’enfant que l’enregistrement vidéo le dispensera de répéter encore et encore ce qu’il a subi, qu’il y trouvera même le lieu où loger le débordement signifiant qui est le sien, et ce, d’autant plus difficile à limiter pour certains sujets qui rendent compte de leur rencontre avec le sexe et la jouissance de l’Autre « sans le secours d’aucun discours établi ».

Alors mission impossible ? Comment assister et protéger un mineur victime par une seule présence « in absentia », alors que nous sommes attendus comme spécialistes de l’enfance, de l’écoute ayant un savoir supposé sur tout ce qui cloche ? La confusion et le malentendu sont manifestes et nécessitent une réflexion approfondie sur la nécessité de savoir ce qu’est la parole pour pouvoir la porter.

 

 

 

 

Références :

(1) : Eric Laurent, « Les rejetons d’un désir », « Les nouvelles inscriptions de la souffrance de l’enfant » in  La petite Girafe n°24, Se faire sa famille, Oct. 2006.p 90- 91.

« La parole de l’enfant victime d’abus sexuels. Compte-rendu des pratiques », sous la direction de D. Legrand, magistrat chargée de formation à ENM, Octobre 2004

« Rapport du groupe de travail chargé de tirer les enseignements du traitement judiciaire de l’affaire dite « d’Outreau», Ministère de la Justice,  Février 2005. p,16 où il est préconisé d’ « encourager en vue de sa systématisation la présence d’un tiers professionnel de l’enfance pour assister et conseiller les enquêteurs dans la conduite des auditions ».

Cf. M. Dufour : texte initial paru dans la Revue Terre du Cien N° 22, janvier 2008.

 

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais