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Victime, un mot d’adulte Propos recueillis par Soizick Guérin

Soizick Guérin[1] : Pouvez-vous nous présenter le CAVVIM ?

Dr. Laurent Boidin : Le CAVVIM est une unité médico-judiciaire d’accueil des victimes mineures en Vendée. Sa création en 2012 avait pour objectif d’améliorer les prises en charge médicale, psychologique et judiciaire en conciliant sur un même lieu et sur un temps limité le travail d’audition par les enquêteurs et la prise en charge médico-psychologique de l’enfant et de l’adolescent. Nous agissons uniquement sur réquisition du procureur de la République après une plainte ou un signalement. Certains jeunes ont révélé des faits et la démarche de plainte prend sens pour eux, mais un nombre non négligeable de jeunes viennent ici sans savoir qu’ils sont victimes. Il faut alors réussir à faire passer les choses.

Laure Rodier : Mon rôle est de faire en sorte que la procédure soit cohérente pour les jeunes. Je la présente comme une conversation pour faire connaissance avec eux, pour savoir comment ils se débrouillent dans la vie et savoir si on doit les protéger de quelque chose ou pas. J’accueille, je rassure, j’explique sans aller dans le détail des faits. La priorité en est laissée aux enquêteurs. 70% de violences sont intrafamiliales, ce qui rend les choses compliquées à dire. Comme psychologue, je suis surprise de découvrir comment certains gendarmes savent manier cela, du côté de la conversation. J’ai appris que quelque chose qui peut d’abord paraître très violent pouvait se dire. Pour certains jeunes, c’est vraiment un soulagement d’avoir quelqu’un qui écoute cela et lui laisse la possibilité de dire qu’il en souffre.

S.G. : C’est un maniement qui inclut l’idée que la parole peut traumatiser, l’idée de devoir manier avec un certain réel.

L.R : Il faut se rendre compte des détails qui sont demandés aux auditions. C’est quelque chose que j’ai travaillé avec les enquêteurs car c’est aussi une question de représentation, de fantasme. Le sens sexuel est là chez les adultes. Tout notre travail ici est de recueillir les informations sans traumatiser les enfants avec un savoir qu’ils n’ont pas besoin d’avoir tout de suite. On peut en tirer le principe de toujours partir de ce que les enfants savent, sur le corps humain par exemple.

Dr. L. B. : Oui, c’est une question de mots. Les mots peuvent être traumatiques. Ils doivent être compris.

L.R. : Vous parlez différemment aux jeunes maintenant.

Dr. L. B. : Quand j’emploie un mot et je demande fréquemment au jeune : « Cela veut dire quoi pour toi ? » Par exemple, quand ils me disent d’emblée qu’ils ont été violés, je pose la question de ce que veut dire ce mot pour eux. Il peut y avoir des variantes de signification derrière un même mot.

 S. G. : Vous avez donc le souci d’accéder à sa langue, à ce que les mots veulent dire pour lui, en ne s’arrêtant pas à ce qui pourrait être un discours plaqué.

L.R. : Pour un enfant de huit ans qui nous dit : « J’ai subi un attouchement », je me demande à qui il a parlé auparavant ou ce qui s’est passé pour qu’il en vienne à dire un tel mot. Un enfant peut dire des choses bien ficelées sans que cela n’ait aucun sens pour lui.

S.G. : Attend-on du dispositif la production d’une vérité ?

Dr. L.B. : L’objectif des enquêteurs est d’accéder à la vérité des faits. Ce n’est pas forcément la vérité de l’enfant. Le projet du centre est écrit en ce sens : nous sommes là pour entendre sa vérité.

L.R. : Notre rôle est de toujours faire valoir cela. C’est sans cesse à renouveler dans les échanges avec les enquêteurs, où l’on peut tirer enseignement de ce qu’ils ont entendus ou repérés, et quand ils demandent l’avis de la psychologue. Leurs questions concernent souvent le rapport du jeune à la parole. Certains enquêteurs, sensibles à la clinique, ont vraiment l’idée de cet enjeu. D’autres sont toujours dans l’attente que l’on garantisse une objectivité des choses, mais c’est de moins en moins le cas. La demande de donner un avis sur la crédibilité de la parole du jeune a même disparue. J’ai énormément travaillé avec les enquêteurs le fait que, même s’ils savent ce qu’ils visent, ils ne sont pas obligés de mettre les points sur les i. C’est important d’accueillir la vérité de l’enfant. Certains sont parfois délirants, eh bien il faut accueillir leur délire. Il s’agit d’écouter vraiment ce qu’il en est de leur réalité et après on en parle. On repère la logique chez ce jeune, son style, d’éventuels signes de psychose, son rapport à la réalité. Nous avons une pratique soutenue de la conversation entre professionnels.

S.G. : Vous parvenez à conjuguer des discours très différents : celui de la science, de la justice et des psys.

Dr. L. B. : Le travail d’expertise en médecine légale consiste à répondre à un certain nombre de questions d’ordre médical mais posées par un magistrat. Ces questions vont l’aider dans son enquête pénale, mais, parfois, l’expertise est réalisée avec un objectif d’évaluation du préjudice afin de permettre une indemnisation de la victime. Il faut donc aller au plus juste des réponses ou envoyer la personne vers quelqu’un qui en a la compétence (un sachant ou un sapiteur) lorsque les questions ne sont pas de notre domaine de compétence (psychologie ou psychiatrie par exemple). En fonction des réponses que l’on va donner, l’indemnisation de certains préjudices peut exister ou ne pas exister, augmenter ou diminuer. Par exemple, le fait de conclure à un stress post-traumatique, quand on est légiste sur une expertise, peut correspondre à une indemnisation conséquente pour la victime. Ce syndrome nécessite un certain nombre de critères, qui sont autant de cases à cocher. Il faut être juste à la fois pour la victime, mais aussi pour l’auteur. Il n’y a pas lieu d’indemniser si cela n’a pas lieu d’être.

L.R. : Ce sont des outils de repérage. Vous repérez qu’il y a quelque chose de troublé dans la personnalité de la personne en face de vous et vous le notez de façon objective. De mon côté, j’apprends aussi dans ma confrontation à la médecine légale ce qu’est le fonctionnement des assurances, de la justice et ce qu’elle attend. On peut expliquer des choses du côté de la subjectivité et donc de l’intimité du sujet, mais cela n’apportera parfois rien à l’enquête. Je préfère alors ne rien dire. Quand je dis, c’est toujours pour soutenir le sujet que j’ai reçu.

S.G. : Le prochain congrès Pipol s’intitule Victime ! Que vous inspire ce mot à partir de votre expérience ?

Dr. L. B. : Dans mon raisonnement médico-légal, cela répond à des critères scientifiques. C’est un statut que certaines personnes ont tout à fait logiquement le droit d’avoir. Il y a des gens qui ne demandent rien et qui ont tous les éléments au vue de leur histoire pour avoir ce statut. En parallèle je remarque aussi, dans ma pratique auprès des adultes en dehors du CAVVIM, que ce statut est revendiqué par de plus en plus de gens sans avoir les arguments pour l’avoir d’un point de vue médico-légal. Il y a forcément dans le lot des gens qui abusent du système du fait de la possibilité d’une indemnisation. Ils sont souvent pris dans une procédure où ils finissent par se reconnaître comme victime même si au départ ils ne le savaient pas forcément. Ce nombre de victimes semble de plus en plus conséquent.

 S.G. : C’est un pousse à la victimisation avec les indemnités que cela comporte.

Dr. L. B. : Du côté des jeunes accueillis au CAVVIM, on sait que l’examen médical, qui est toujours pratiqué après leur consentement, va être très fréquemment normal. Le risque est alors que l’enfant perde le statut de victime pour ses parents. En effet, l’idée répandue est que lorsque l’hymen n’est pas franchi, il n’a pas pu y avoir viol. Dans le code pénal, cette barrière de l’hymen, cela peut être quelques années de prison en plus ou en moins pour l’auteur. Il faut se méfier de cette idée qui est totalement fausse. L’hymen peut avoir été dépassé sans s’être déchiré. Il peut y avoir eu des caresses extrêmement traumatisantes pour l’enfant. J’explique donc aux parents que, même si l’examen médical est normal, ce qui a été dit par l’enfant a pu se passer.

L.R. : La majorité des enfants et des adolescents que l’on reçoit ici n’ont pas envie de cette étiquette de victime. C’est un discours d’adultes. Si on me demande la définition de victime, c’est pour moi un mot d’adulte, pris dans un fantasme d’adulte. Le travail que je fais aussi avec les parents concerne l’attente d’une réparation au niveau de la justice. Je leur indique que dans ce qui leur arrive, il y a une part sociale – c’est-à-dire que la société a peut-être à en dire quelque chose –, mais il y a surtout un reste qui est le plus important. C’est l’intimité de leur enfant, sa subjectivité. C’est lui qui verra ce qu’il fera de cet événement, comment il va se débrouiller avec lui. La justice ne réparera pas entièrement ce qui s’est passé. C’est au reste qu’il faut être le plus attentif, sans non plus aller du côté de l’urgence d’une prise en charge psychologique. J’explique aux parents que ce n’est pas parce que leur enfant a vécu cela que sa vie est foutue et qu’il faut parfois laisser le temps.

[1] Le docteur Laurent Boidin est médecin légiste et expert à la cour d’appel de Poitiers. Laure Rodier est psychologue clinicienne.