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Sans crier gare – Claudine Valette-Damase

Sans crier gare[1]

Dans les laboratoires du CIEN[2], la conversation inter-disciplinaire orientée par la psychanalyse d’orientation lacanienne vise, non pas à établir une synthèse valable pour tous, mais à une recherche et à ses effets sur les signifiants maitres du monde contemporain, ceci en s’appuyant sur des vignettes pratiques et en les mettant en tension avec différentes disciplines. La production du laboratoire est donc un tissage nouveau de signifiants qui en passe par l’usure de ceux qui à longueur de temps nous tombent dessus sans crier gare.

« Vous êtes en souffrance au travail c’est pour cela que je vous ai convoquée. » me dit le médecin du travail alerté par le médecin chargé de l’audit commandité par la direction sous l’injonction de l’inspection du travail.

Cet épinglage de victime sous le signifiant de « souffrance au travail » me laisse sans voix, perplexe. Je suis saisie de ce qui est entrain de m’arriver alors que je ne me suis plainte de rien. En fait, cette convocation a été provoquée par les collègues avec lesquels je travaille depuis plusieurs années en tant que coordinatrice du service de formation continue. Elles se sont plaintes aux médecins du sort qui m’était réservé d’être mise à l’écart du fait même de l’orientation que j’impulsais à la pratique. Je dois lutter contre vents et marées pour ne pas me laisser alpaguer par ce signifiant qui vient de l’Autre et auquel je ne consens pas : victime.

« Dès la naissance de la psychanalyse, les analystes, Freud le premier, ont dû en effet se rendre à une évidence clinique: la réalité psychique ne coïncide aucunement avec la réalité objective, factuelle ou de discours. »[3]

« Victime », « maltraitance », « souffrance au travail », « violence conjugale » sont quelques-uns des mots phares du discours contemporain sous lesquels le sujet se range au point de s’y laisser engloutir. A chacun correspond un traitement sous forme de protocoles et guides de bonnes pratiques labellisés par l’administration de l’État. La victime est traitée par cette « science » nouvelle dite « victimologie », celui qui subit la « maltraitance » par le néologisme de « bientraitance », celui qui souffre au travail par le traitement préventif des risques psychosociaux, etc. Ces traitements sont autant de solutions prêtes à porter à des problèmes qui ne sont jamais posés. Pour chacun, le rappel à la loi par la voie du judiciaire est universalisé.

Dès les années 1960, Jacques Lacan indique que le réel change.

Des historiens repèrent ce changement radical comme une rupture dans les temps historiques, aussi cruciale que celle que marque la date symbolique de 1789. Celle-ci ouvre l’époque contemporaine et ses nouvelles alliances entre le politique, l’économique, le social et le culturel. Un lien social inédit s’y dessine alliant la démocratie aux droits de l’homme, à la science et au capitalisme industriel avec sa production d’objets de consommation à grande échelle assortis de la justice distributive venue tamponner les effets ségrégatifs du capitalisme en offrant « un filet de protection à ceux tombent » selon l’expression du poète Lamartine, homme politique illustre de la IIIe République.

Ce type de lien a fait son temps, il est aujourd’hui révolu. Une nouvelle alliance opère que J. A. Miller et J.C. Milner ont dégagé sous le signifiant de « la triple alliance » du discours capitaliste avec celui de la science, de l’administration qui en prônant le « droit à », réduit le parlêtre à un addict du tout consommable.

A partir de cette donne accompagnée de la précieuse indication de Lacan dans ses « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », « ce qui est le social est toujours une plaie »[4], la psychanalyse autorise le parlêtre à se défendre et à ne pas céder aux sirènes du tout prédictif et du tout évaluable afin de continuer à bricoler et inventer un chemin à nul autre pareil.

[1] Claudine Valette-Damase est responsable du CIEN.

[2] Instance du Champ freudien, le CIEN, c’est, dans les lieux d’enfance, un pari, une ouverture sur le monde de l’enfant à partir de la psychanalyse lacanienne. Dans ces lieux de conversation et de rencontre, des liens se tissent entre des personnes qui souhaitent faire une lecture  à plusieurs du malaise de l’enfant, résister aux inepties proposées par les discours contemporain sur l’enfant et  bricoler des solutions afin que l’enfant continue à grandir afin de devenir une grande personne.

[3] Lacan J., « La troisième », La Cause freudienne no 79, septembre 2011.

[4] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet 6/7, Seuil, Paris, 1976.