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Paradigme 3 Présomption de culpabilité : forme astucieuse de victimisation. Par Amanda Goya

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme pose le principe de la présomption d’innocence comme garantie de respect des droits humains, attendu qu’elle définit pour toute personne accusée d’un délit, comme il est stipulé dans son article 11,  un droit à la présomption d’innocence tant que la culpabilité n’est pas établie, conformément à la loi et au moyen d’un jugement public réunissant toutes les garanties nécessaires à sa défense. La présomption d’innocence constitue donc un principe juridique venant affirmer comme une règle l’innocence de la personne. Ce n’est qu’à travers un procès ou un jugement permettant d’établir la culpabilité que l’Etat pourra appliquer une peine ou une sanction. Le principe juridique In dubio pro reo est une variante postulant qu’en cas de doute, par manque de preuves, on favorisera le prévenu ou l’accusé.

Ce principe exprime, à mon sens, qu’il s’agit d’un droit que la condition humaine se doit à elle-même. A l’inverse, un de ces phénomènes si fréquents de barbarie auxquels nous commençons malheureusement à nous accoutumer constitue effectivement ce qui s’appellerait une présomption de culpabilité exercée contre des citoyens ordinaires, qui se retrouvent victimes du poids de la loi dans sa version la plus insensée, arbitraire et tendancieuse, le tout n’étant rien d’autre qu’un attentat à la condition de sujet.

Prenons pour exemple les tristement célèbres Protocoles qui chaque jour davantage régissent nos vies sous tant d’aspects et qui forclosent effectivement le sujet, se montrant dans leur application aveugle à toute particularité. Cette pratique abominable qui ne poursuit que l’extermination subjective, portant à son comble le Tous égaux, tient pour principe voilé ce que j’ai nommé la présomption de culpabilité.

Il en va ainsi pour un cas récemment paru dans la presse. Un ménage de Jaén a perdu la garde de sa fille de 11 ans, sur l’interprétation par les professeurs et les médecins que les blessures que la fillette portait sur la peau résultaient de brûlures de cigarettes causées par ses parents. Lorsqu’il apparut ensuite que les lésions étaient dues à la pathologie dermatologique dont elle était atteinte, ni les enseignants ni les médecins qui la soignaient n’en furent avertis. Ceux-ci dénoncèrent les parents au Conseil Régional d’Andalousie, lequel activa immédiatement le Protocole correspondant à la Maltraitance, à savoir, séparer la fillette d’un endroit si pernicieux et interdire aux parents quelque contact que ce soit, tout en l’intégrant dans un Centre pour enfants mineurs.

Non moins révélateur de ce ségrégationnisme de la norme est l’histoire racontée dans le film La Caza[1], dans lequel un maître d’école se trouve accusé d’abus sexuel sur des enfants mineurs par ses propres collègues, lesquels interprètent comme un signe sans équivoque de pédophilie de la part de l’instituteur  quelques paroles à demi-mot d’une petite fille. Sans s’écarter d’un  millimètre du manuel d’instruction, les psychologues et les parents des enfants déchaînent une sorte de lynchage, qui ne sera déjoué que par la découverte du mensonge des enfants.

Mais c’est dans la satanisation de la condition masculine que cette présomption de culpabilité se fait la plus virulente, comme si tout homme était maltraitant par le simple fait d’être un homme, ce qui n’enlève rien évidemment au fait qu’il y a des hommes qui maltraitent, qui assassinent, et qui pour cela doivent être jugés comme la loi le prévoit. Cette idéologie, ou pour mieux dire, ce préjugé, venant alimenter l’idée que tout homme est maltraitant, en acte ou en puissance, possède un grand poids dans notre société, et il faut bien dire que certaines formes du féminisme radical ont largement contribué à le crédibiliser.

Je vous conseille de visiter la page de Federgen (federgen.org) une association d’hommes concernés par les abus de l’application de la Loi contre la Violence de Genre. Je connais des cas où, en fonction du préjugé selon lequel de même que tout homme est maltraitant, toute femme est victime, un père se voit interdire de rencontrer ses enfants, s’il cesse de payer rigoureusement la pension alimentaire, en vertu de la supposition invérifiée qu’une telle situation serait pernicieuse pour ses enfants.

Lorsque la présomption de culpabilité ne parvient pas à nous effrayer, on cherche à nous culpabiliser de cette position sordide en insinuant que le problème vient de ce que nous avons vécu au-dessus de nos possibilités, comme le récitent nos distingués politiciens, ou encore, que nous avons ce que nous méritons pour avoir mordu à l’hameçon, pour avoir poursuivi les mirages qui s’offraient au désir. Quel désir ? Le désir de posséder…toujours plus…désir qui en vient à creuser ainsi le manque à jouir.

Cette manœuvre sur la culpabilité que le discours capitaliste, pour son plus grand bénéfice, implémente de façon follement astucieuse est au fond très freudienne, qu’on le veuille ou non, puisqu’elle prend le parti de la découverte de Freud : une faute inhérente à l’être parlant fait de nous les victimes d’une faille structurale au niveau du Logos avec pour effet de vider l’être ; une faille, que nous le voulions ou non, que nous nous en rendions coupable ou pas, qui nous habite irrémédiablement.

A la fin du Séminaire XI, qui accompagne le moment où Lacan a été sacrifié  par l’IPA, négocié dit-il au début du séminaire, qui est aussi le moment où il a commencé sa marche dans la solitude de sa relation à la cause analytique, c’est à ce moment précis, après avoir déplié la condition du sujet dans le double temps de l’aliénation et de la séparation, en faisant du petit a l’élément séparateur, que Lacan  consacre un passage à la dimension de sacrifice que comporte l’objet a.

Nous pouvons lire : « Je tiens qu’aucun sens de l’histoire, fondé sur les prémisses hégéliano-marxistes, n’est capable de rendre compte  de cette résurgence, par quoi il s’avère que l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture.[2]» Un peu plus loin, il ajoute « le sacrifice signifie que, dans l’objet de nos désirs, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet Autre que j’appelle le ici le Dieu obscur

Ce Dieu obscur se loge dans les arcanes des Protocoles dans lesquels nous nous trouvons en permanence dans un état d’enfermement, ou à l’inverse, de ségrégation. Il se loge également dans l’impératif surmoïque de cette estime de soi rebattue, définie dans Wikipédia comme : sentiment d’évaluation de nous-mêmes  Peut-on nommer de façon encore plus hypermoderne, ce que Freud définissait comme l’instance de la conscience morale, d’où émanent les reproches tourmenteurs ?

Qu’est-ce qui est sacrifié aujourd’hui aux Dieux obscurs ? La vie.

C’est la vie qui est sacrifiée chaque jour davantage : des vies humaines, animales, végétales, marines.  A chaque fois offrande est faite d’un plus de vie à ce Dieu obscur qui s’appelle pétrole, pour le dire vite, qui nous consume  chaque jour, et qui de la même manière ne cesse pas d’être un voile derrière lequel se poursuit sans relâche le mystère du sacrifice.

Trad. Jean-François Lebrun

[1] Ndt : La Chasse

[2] Lacan, Jacques, Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.246.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais