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Paradigme 4 : La jouissance normale. Par Daniel Roy

Ah, il y a donc une jouissance normale ! Quelle bonne nouvelle ! Il y aurait donc en ce monde une zone, un territoire, un lieu, un futur peut-être, où il n’y aurait ni victimes ni bourreaux, ni harceleurs ni harcelés, ni tourmentés ni tourmenteurs, ni abuseurs ni abusés. Est-ce donc cela que désigne « cette nouvelle alliance du symbolique et de la jouissance » dont parle Jacques-Alain Miller, évoquant le Lacan du Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ?

Cela serait bien étonnant car ce séminaire commence en janvier 1964 alors que Lacan vient d’être interdit d’enseignement au sein de la Société française de psychanalyse et que les instances de l’IPA viennent de lui interdire de poursuivre sa fonction de didacticien. Un psychanalyste muselé, privé d’enseignement et d’élèves : l’Association internationale de psychanalyse vient de produire en son sein une nouvelle catégorie de victime !

Loin d’en subir le sort, Jacques Lacan choisit le nom qui lui convient pour désigner sa condition : « excommunié », à l’instar de Baruch Spinoza. En 1964, au début de ce séminaire, il considère que sa place au sein du mouvement analytique n’est « plus tout à fait au-dedans et dont on ne sait pas si elle est au-dehors ». Appelons cela une place impossible. Que faire ? Impossible de fonder quoi que ce soit qui concerne les fondements de la psychanalyse sur une censure, alors qu’une psychanalyse vise une traversée de la censure. Alors, Lacan pose un acte pour trancher dans ce nœud gordien : il va au bout de la logique de Spinoza. Après le kherem, l’excommunication, il y a le chamnata, l’impossibilité du retour. Et c’est ce que Lacan va conclure : pas de retour.

Alors, sous l’éclairage de ce qui maintenant est devenu, par un acte choisi, « un fait » réel, et non plus une sanction, une punition, un abus de l’Autre, toute la structure peut apparaître sous un autre jour et nous enseigner sur ce que peut être la praxis analytique : la praxis analytique vise ce point de bascule où le sujet peut s’extraire de la faute de l’Autre ou de la sienne, de son statut de victime « aliénée » à l’Autre, pour considérer ce dont il pâtit comme un fait réel où son désir l’a conduit.

Lacan va se désigner d’un deuxième terme – « négocié » – qui fait apparaître un objet, ou plutôt le corps vivant pris comme objet à tout moment négociable et donc possiblement négocié. C’est encore une place possible de victime. Voilà ce que la structure symbolique masquait, « la matière à scandale » qui n’est pas dans l’effraction de la pudeur inhérente au sexe, mais dans la mise en évidence du fait qu’à tout moment vous pouvez être traité comme un objet, et que votre désir en est complice. L’expérience d’une analyse est de se confronter à cette « dimension » pour « à partir du moment où elle est aperçue, d’une façon qui la surmonte » qu’elle soit vécue sous l’angle de l’humour. Nous sommes tous des objets négociés du désir de l’Autre, des autres, et nous y cherchons notre valeur en nous plaignant que cela fait notre malheur.

La jouissance dite ici « normale » n’est donc pas l’indication d’une zone neutre, démonétisée, mais bien plutôt le résultat possible de l’affrontement du sujet à cette double condition de victime : victime du signifiant dans l’aliénation à l’Autre, victime de l’expulsion de l’objet hors-corps dans la séparation. Cette double condition est la matrice de la soumission des sujets parlants d’une part aux slogans et aux « marques » – incarnant une aliénation sans fin à un Autre désincarné –, d’autre part aux objets gadgets toujours renouvelables – rendant impossible une vraie séparation.

Une autre voie s’indique dans l’expérience d’une analyse : mon inconscient est « victime consentante » de la jouissance, et la jouissance m’en revient écornée, il n’en reste que des fragments, dits objets a. C’est normal. Ce ne sera pas le dernier mot, mais cela permet de saisir comment une psychanalyse peut permettre à un sujet de s’extraire d’une condition de « victime » en explorant l’inconscient qui le détermine et en fragmentant ainsi le réel inassimilable d’une effraction de jouissance.

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