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Paradigme 6 : En découdre avec le réel. Par Sonia Chiriaco

Certes, vous êtes d’abord une victime parce que vous n’êtes pour rien dans ce qui vous arrive. Victime innocente de votre venue au monde, vous pouvez accuser le hasard, vos parents, ceux qui les ont précédés et dont vous devez porter le lourd héritage. Vous êtes au minimum victime du langage qui vous aliène, puis vous oblige à vous confronter aux questions existentielles les plus cruciales. Vous voilà traumatisé.

Or, si l’événement traumatique est d’abord un abus de l’Autre, endosser la simple position de victime apparaît comme une impasse, ce que l’invention freudienne a magistralement démontré. Endosser votre part de responsabilité dans ce qui vous arrive, vous donne la chance de faire vôtre cette phrase de Lacan : « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables… L’erreur de bonne foi est de toutes la plus impardonnable »[1].

Vous allez bientôt pouvoir franchir le pas de l’analyse ; vous faites déjà l’hypothèse de l’inconscient et par là, l’hypothèse que la cause de votre souffrance se trouve en vous-même, sous la forme d’une énigme. Vous direz alors certainement que vous êtes victime de votre symptôme, dans le sens où le symptôme, « c’est plus fort que moi ». C’est votre propre jouissance indocile qui gouverne contre votre moi-victime. Le réel de cette jouissance qui vous colle à la peau fait rupture, dérange votre position de victime. Il y a conflit, division subjective. Vous voilà prêt pour l’analyse. Prêt à en découdre avec le réel. Car sinon, pourquoi feriez-vous le pas ?

Il faut être poussé par un réel pour entreprendre une analyse. Une fois la porte franchie, vous aurez encore affaire à des forces contradictoires. Il vous faudra lutter contre cette identification à la victime habillée des couleurs de la plainte et qui peut toujours vous rattraper ; elle peut faire obstacle à tout moment à l’avancée de l’analyse, c’est-à-dire à l’avancée – il faut bien le reconnaître – vers votre point d’horreur.

« Freud disait que l’analyse était une paranoïa raisonnée ; il y a cette face dans l’analyse »[2] remarque aussi Lacan. Mais alors, qui vous persécute sinon le réel, sinon le symptôme dont vous demandez à être débarrassé ?

Victime et du symptôme et du réel, votre marge de manœuvre ne pourra porter que sur le rapport que vous entretenez avec ce réel. Et donc avant tout sur votre relation avec la position de victime. Si l’entrée dans l’analyse est un franchissement qui vous fait prendre vos distances avec la victime que vous êtes, vous n’en restez pas moins la victime de la jouissance qui vous habite et vous gouverne. « Il n’y a pas de rapport sexuel », mais « il y a » la jouissance Une, la « jouissance en tant que propriété d’un corps vivant »[3] et qui parle. C’est de cette jouissance Une, sans Autre, dont vous êtes foncièrement la victime, au sens où vous n’avez aucune prise sur elle.

À la fin de l’analyse, vous pourrez au mieux consentir à ce réel parce que vous l’aurez reconnu comme vôtre et inchangé. La question sera désormais de vous réconcilier avec votre jouissance, d’en faire un autre usage. Alors, seulement là, vous ne serez plus victime de ce réel. Vous saurez y faire avec votre sinthome. Vous trouvez le résultat modeste ? Il peut pourtant vous changer la vie.

[1] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, p. 858.

[2] Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet 6/7, p. 58.

[3] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La cause freudienne n°43, p. 26.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais