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Victimes de l’inconscient : du courage à la honte, par Philippe Cullard

Distinguer quelques paradigmes de la victime à partir des « Six paradigmes de la jouissance » avec lesquels Jacques-Alain Miller a jalonné l’enseignement de Lacan peut être tenté en suivant la progression d’une cure depuis ce qui l’inaugure jusqu’à son terme.

Le moi-victime

Le premier paradigme de la victime est sans doute à situer sur l’axe imaginaire du schéma L. Le sujet, ou plus justement le moi-victime a le désir d’être « accueilli, enregistré, validé », en un mot reconnu comme tel par l’Autre social. Il l’exonère conséquemment d’une quelconque responsabilité. La posture du moi-victime est celle horizontale du gisant muet. À la différence du masochiste, il ne jouit pas, plutôt a-t-il été abusé, non sans analogie avec le propos paranoïaque. Le narcissisme blessé est alors en droit d’exiger réparation de son dol. Ce processus de victimisation peut faire « obstacle ou barrière à l’élaboration symbolique ».

Le sujet-victime

En contrepoint, dans le principe ne s’allonge sur le divan qu’un sujet redressé, décidé à interroger, s’interroger – non sans courage – quant à « la part qu’il prend à ce dont il se plaint » ou a pu se dire la victime. Il l’est déjà moins de ce positionnement même que Lacan a nommé « rectification subjective ».

Le bourreau-victime

Au fil de l’analyse, le « déchiffrage » des formations de l’inconscient transférentiel conduit le sujet à se découvrir victime – diversement penaude ou amère – de sa propre élucubration dans le « scénario fantasmatique ». Que la victime soit pour part son bourreau est l’un des aboutissements, sans être le dernier, de ce que Lacan a pu appeler une « paranoïa dirigée ». La demande prêtée à l’Autre, biais par lequel son désir est appréhendé permet d’élucider ce qui a raté du rapport à l’Autre dans le registre du « sens », de la « jouis-sens »…

L’a-victime

Mais ce train bruyant et bavard des identifications – spécialement de l’identification phallique – et des refoulements, cache et se défend de l’autre train, silencieux et muet, de l’inconscient réel « hors sens ». La jouissance Une qui ne se découvre et ne s’approche que depuis l’Autre du langage, le sujet – donc « heureux », quoiqu’il lui arrive – en jouit sur un mode autistique sans l’Autre. Du « mensonge » de l’avoir dénié, effacé, d’avoir cru ou fait croire à la jouissance avec l’Autre, cette paradoxale a-victime n’est pas sans « honte », mot de la fin du Séminaire XVII.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais