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La trilogie des Coûfontaine, Paul Claudel – par Valérie Pera Guillot

La trilogie des Coûfontaine de Paul Claudel, dans la même veine qu’elle nous introduit à une nouvelle figure du père, dévoile des figures de victime jusque là inédites. Après le père déjà tué du mythe d’Œdipe et de Totem et tabou, le père dans la damnation de sa mort de la tragédie de Shakespeare, Lacan nous conduit sur les traces du père humilié. Chaque nouvelle figure du père s’accompagne d’un déplacement dans l’ordre du savoir et du désir, où le sacrifice fait fonction de pivot vers un au-delà que nous dévoile la fin de la trilogie.

Présentation de la trilogie

Paul Claudel inscrit son œuvre dans la tradition antique. Ainsi il énonce « Comme les tragiques grecs, je crois que les limites étroites d’une génération ne suffisent pas à incarcérer les intentions mystérieuses de la Moïra. »[i]. Et sa trilogie voit se dérouler la destinée de trois générations.

L’éditeur présente ainsi le contexte historique des trois pièces : «  On assiste, depuis la Révolution française jusqu’à la prise de Rome et à la chute du pouvoir temporel du pape, à la naissance des temps nouveaux. » Mais Claudel n’écrit pas un roman historique et la torsion qu’il fait subir à l’Histoire sert à étayer la réflexion sur le père qui traverse toute cette trilogie.

Dans L’Otage, la noble Sygne de Coûfontaine, pour sauver le pape, accepte d’épouser celui qui, au temps de la Révolution, a fait décapiter toute sa famille, l’abject Toussaint Turelure. Mais de ce sacrifice de Sygne, de son renoncement au « lien mystique » à la terre [ii] de ses ancêtres qui ordonnait sa vie, qui lui assignait sa place dans le monde d’ici-bas et dans celui de l’au-delà est né une créance. Cette créance relève de la dette mais également de la croyance. Il s’agit de la dette de jouissance que les générations futures auront à supporter sans le secours d’aucun Père et d’une croyance qui plongera ses racines ailleurs que dans le champ du  divin, dans celui de la libre pensée. L’Otage se conclut sur le suicide de Sygne et l’ascension au sommet de l’Etat de Turelure, révolutionnaire sans pitié, élevé au rang de Comte par le Roi rétabli sur son trône.

Le Pain dur met en scène Louis de Coûfontaine, l’enfant unique né de l’union contre nature de Turelure et de Sygne. Louis est « l’enfant non désiré, l’objet totalement rejeté »[iii] ; il tue son père et épouse Sichel, la maîtresse de celui-ci. Dans le même temps, il renonce au désir absolu dans lequel l’entraînait Lumîr, la femme qu’il aimait et il entre dans l’héritage qui lui revient, devenir un père plus sordide encore que Toussaint Turelure. C’est Pensée, la fille qui naît de l’union de Sichel avec Louis qui prendra en charge la créance. Le destin de cette troisième génération, « la seule vraie » dit Lacan, nous est révélée dans la dernière pièce, Le Père humilié. On y assiste à « l’explosion au bout de quoi se réalise la configuration du désir »[iv] relève Lacan.

« la dérision du signifiant »[v]

Ce que Lacan démasque dans ces trois pièces relève d’un paradoxe incroyable. Chez ce poète, dont la conversion au catholicisme à l’âge de vingt ans a orienté toute l’existence et toute l’œuvre, Lacan n’hésite pas à pointer que ce qu’il met en scène, c’est que Dieu est mort[vi]. Pour pouvoir avancer cela, Lacan se réfère à la figure du Pape dans la pièce initiale, L’Otage. Le représentant de Dieu est tenu en otage aux mains de la politique pour être utilisé à des fins de restauration[vii]. Le bon père Badilon, le curé de la paroisse, demande à Sygne de renoncer à tout ce qui faisait sa vie pour sauver le Père suprême. Face à l’énormité du sacrifice qu’il lui est demandé d’accomplir, cette noble femme, qui a toujours œuvré dans le respect de la foi, tentant de trouver un motif de refus, réduit le symbole qu’incarne le Pape à son statut de pauvre chose humaine : « Ce passager d’une minute avec nous qui n’a plus que le souffle à rendre. » (II, 2). Lacan pointe également que le Père des fidèles, tout représentant de Dieu qu’il soit, participe de la dérision générale qui touche la parole : « Père impuissant, qui, en regard des idéaux qui montent, n’a rien à leur offrir que la vaine répétition de mots traditionnels, mais sans force ». Et même une fois rétabli sur son siège, sa légitimité reste « un leurre, fiction, caricature, et, en réalité, prolongation de l’ordre subverti. »[viii] Il revient à Sygne de Coûfontaine de se faire « le support du Verbe », de ce Verbe qui s’est fait chair et qu’elle doit garantir. Mais ce Verbe est aujourd’hui pris au piège de tractations trop humaines, et Sygne portera à son apogée les conséquences de cette « dérision du signifiant ». Devenue garante du Verbe, elle sait que Dieu est mort, et qu’il n’y a plus aucun Dieu auquel elle puisse remettre la dette qui pèse sur son destin, cette dette qui est là pour chacun dès la naissance. Cette dette, elle devra seule en porter la charge. Cela la conduit « par un acte de liberté »[ix]à épouser celui qui incarne tout ce qu’elle abhorre le plus au monde et à « assumer comme une jouissance l’injustice même qui lui fait horreur. »[x]Sygne, contrairement à Œdipe, sait que le Père est mort. Les conséquences de ce savoir culminent dans cette « ultime grimace de la vie », ce tic de la tête qui est un dire non, un refus radical de toute réconciliation au moment de mourir ; il  traduit la Versagung élaborée par Freud. « Ici, nous sommes au-delà de tout sens. Le sacrifice de Sygne de Coûfontaine n’aboutit qu’à la dérision absolue de ses fins »[xi]ponctue Lacan. Et il s’interroge sur ce qu’il peut advenir du désir, une fois que le poète nous a fait franchir « cet extrême du défaut, de la dérision du signifiant lui-même. »[xii]Ce sera tout le thème de la troisième pièce, Le père humilié.

« le point limite du mythe freudien »[xiii].

Dans cette première pièce, L’Otage, Sygne de Coûfontaine, avec son consentement, a renoncé à tout désir, et au-delà à ce qui faisait son être, pour ne plus être qu’objet d’échange livré à l’abject Turelure. Dans la dernière pièce, Le Père humilié, explose la renaissance du désir. Entre les deux, on atteint dans Le pain dur, « le point limite du mythe freudien ».

Le pain dur met en scène Louis de Coûfontaine, seul enfant né de l’étreinte contre nature de Turelure et de Sygne. Louis porte la marque du rejet qui a présidé à sa naissance: « Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir et mon père, dès que je suis né, a mis tout son cœur à me détester. »(Le Pain dur II, 2) C’est en terre d’Algérie qu’il a tenté d’enfoncer ses racines, renouant avec cet attachement quasi mystique à une terre, attachement qui avait gouverné l’existence de sa mère avant qu’elle n’épousât Turelure. Mais pour Louis, ce ne peut être la terre des Coûfontaine, terre de ses ancêtres, car on apprendra que son père a déjà spolié son fils de l’héritage qui lui revient de sa mère.

Le Pain dur commence par un dialogue entre Sichel, la maîtresse de Turelure, et Lûmir, la belle polonaise, amante de Louis. Les deux femmes complotent la mort de l’odieux vieillard Toussaint Turelure. Lûmir armera le bras de Louis qui tuera son père sous la stimulation de la jeune femme[xiv], précise Lacan.

Le meurtre du père situe cette pièce dans la perspective oedipienne : Louis tue son père et il épousera la maîtresse de celui-ci, Sichel. Il la situe également dans la lignée de Totem et tabou : le fils tue le père qui veut lui prendre sa femme, Lûmir. Mais Lacan relève que Claudel atteint un point limite dans cette rencontre entre le père, Turelure, et le fils, désigné par son prénom, Louis, rencontre qui se solde par le meurtre du père. En effet Louis, non seulement épousera Sichel, la maîtresse de son père, mais il le fera parce qu’en somme « le vieillard obscène force ses fils à épouser ses femmes, et ce, dans la mesure même où il veut leur ravir les leurs. »[xv]Et Lacan conclut que ce meurtre fera rentrer Louis dans son héritage, il deviendra Comte de Coûfontaine et « une figure, la plus dégradée, la plus dégénérée, du père »[xvi].

Lacan situe dans cette deuxième pièce la figure du père humilié. Ce n’est pas tant le pape qui mesure que ses ouailles sont toutes prêtes à se passer de lui ( Le Père humilié, II, 1), et qu’il est devenu bien inutile, mais Turelure. Turelure dont Lacan dit que malgré son désir « taquin » de réduire sa maîtresse à l’esclavage, voir de la détruire « il est un père bafoué, […] un père joué ». Ce jeu va bien au-delà de la comédie de Molière, cela va « plus loin encore que le leurre et la dérision — il est joué […] aux dès, il est joué parce qu’il est en fin de compte un élément passif dans la partie »[xvii]. C’est un jeu qui se déroule dans le réel, dirigé par les deux femmes Sichel et Lumîr que Lacan qualifie d’idéales[xviii]. Et la mort de ce père est aussi abjecte que sa vie ; il meurt de trouille, les yeux révulsés, la mâchoire ravalée, affaissé sur un bras du fauteuil (Le Pain dur, II, 3).

Et Louis, après le meurtre, en même temps qu’il devient le père « il est châtré » souligne Lacan. C’est-à-dire qu’il cède sur tout ce qui a été son désir de jeune homme et qui a donné sens à sa vie : Lumîr, la femme aimée, la Mitidja, cette terre d’Algérie qu’il a fait vivre et qui la fait vivre.

Et face au désir absolu de Lumîr, il recule sans combattre et dit non à cet amour d’une vie, mais une vie « Si courte que l’éternité y tienne. »(Le Pain dur, III, 2). Lumîr marchera seule vers sa passion, la Pologne divisée, et rejoint son destin qui est un désir de mort. A travers son sacrifice, elle vise la position d’exception, celle du Père mais aussi bien de La femme : « Si je vis, je ne puis être à tous. Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont à moi »(Le pain dur, III, 2, p.270) ; nous retrouverons cette position d’exception dans la figure éblouissante de Pensée. Par cet acte, Lumîr donne Louis à Sichel, c’est-à-dire à la femme du père[xix]. Ainsi Louis s’avère tout aussi passif que son père, joué aux dès par le désir de Lumîr. Il aurait pu être lui aussi un père humilié et rejoindre le destin de son père, n’eût été l’amour de Sichel pour lui. Car si Sichel participe à l’humiliation de Toussaint Turelure, elle participe également à lever partiellement l’infamie qui pèse sur le fils. Cependant Claudel nous laisse avec le caractère trouble de ce désir, car Sichel la Juive ne cache pas à Louis que leur exclusion fonde leur union: « Il y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour eux, c’est à nous d’en profiter » (Le Pain dur, III, 3)

Dans cette pièce, Sichel est rendue à la fonction d’objet d’échange pour la communauté des hommes par le même mécanisme que celui qui en a exclus Sygne : la castration. Le vieux Turelure a tenté d’enlever tout désir à Sichel, musicienne confirmée qu’il a ravalé au rang de gestionnaire de ses calculs sordides, l’amenant, sur les traces de Sygne son épouse, afin de la faire passer dans l’encan général[xx]. C’est bien à cette place de pur objet d’échange, et de jouissance que Turelure a réduit ses femmes. La castration vise à ce qu’« on soustrait à quelqu’un son désir, et, en échange, c’est lui qu’on donne à quelqu’un d’autre – dans l’occasion à l’ordre social. »[xxi]. Et Louis ne s’y trompe pas qui déclare qu’il épouse Sichel en échange de l’argent qu’il doit au père de celle-ci. Ainsi, la castration dessine la fonction d’objet a qu’une femme peut prendre dans les échanges familiaux et sociaux, mais aussi pour un homme, fonction à laquelle elle peut consentir, par amour, comme Sichel vis à vis de Louis. Du mariage entre Louis et Sichel, que celle-ci analysera quelque vingt ans après comme « pacte politique » (Le père humilié, I, 1), naîtra Pensée de Coûfontaine. Pensée est aveugle, sa cécité a à voir avec la pureté de son désir : « de ne pouvoir se voir être vue, elle semble à l’abri du seul regard qui dévoile. »[xxii]

La femme, un des Noms-du-Père

Au terme de son étude des deux premières pièces, Lacan accorde toute son importance au fait que ce n’est pas la mère, Sygne de Coûfontaine, qu’épouse Louis, à la différence d’Œdipe, mais la femme de son père. Et il pointe « l’exemplaire décomposition structurale »[xxiii] qui touche la mère dans cette œuvre. Nous trouvons dans le texte que J.-A. MIller consacre au travail du mythe chez Lacan une explication de ce que recouvre cette décomposition. Si, dans le mythe d’Œdipe tel que Freud le reprend, Jocaste est « la figure abyssale de la mère, qui rassemble toutes les valeurs du désir et de la jouissance », si elle « représente un point de vertige de la libido »[xxiv], Sygne n’est pas Jocaste. Louis interrogeant son père sur la raison de sa venue au monde, repère la fonction purement procréatrice qu’a occupée sa mère : « Mon père qui m’avez fait, expliquez moi pourquoi. Il y avait quelque chose en vous qui n’était pas fini et qui ne pouvait venir à la vie que dans un autre, par le moyen de cette autre, ma mère. » (Le Pain dur, II, 3). Louis ne peut rien dire de plus de celle qui fut sa mère, la mère a donc ici une valeur liée uniquement à son usage. Faut-il y lire cette place comme celle à laquelle Claudel lui-même a consigné son épouse, vouant l’essentiel de son œuvre à une autre, la femme qui sera l’objet de son désir et de ses tourments, muse de quelques-unes de ses plus puissantes créations  théâtrales ?

C’est avec le personnage de Pensée de Coûfontaine, fille de Louis et de Sichel, que l’on approche de ce que serait La femme si elle existait. Pour Pensée, son père et sa mère ne lui sont que fardeau (I, 3, p.336) : « L’important, dit-elle à sa mère, n’est pas de qui nous sommes nés mais pour qui. » ( Le Père humilié, I, 1) Et c’est à Orian, neveu du pape qui se destine à une carrière militaire dans l’armée de la papauté, qu’elle lie son existence, selon le principe cher à Claudel, quoique totalement hérétique, de la prédestination sexuée[xxv] « Heureuse que je suis ! c’est lui qui m’a choisie […] sans qu’il le sache »( Le Père humilié, I, 1).

Et quand Orian saura qu’il a rencontré Pensée, il sera déjà emporté. L’acte I et l’acte II du Père humilié préparent le point extrême où Orian passera du don de ce qu’il a, à la dimension de l’amour, celle du don de ce qu’il n’a pas. Dans un premier temps, il lutte contre la force inconnue qui l’attire vers Pensée, cette jeune fille aveugle, fille de ses ennemis, qui devient l’objet le plus désirable, et qui, du fait de cette attirance, l’écarte de ses engagements à défendre le pape, les armes à la main. Face à « ces attachements de la terre » (Le Père humilié, II, 2) si puissants qu’ils arrachent l’homme à son devoir, le pape n’a que des solutions plaquées, convenues, des paroles dérisoires :

LE PAPE PIE (à Orian) :— Dis-moi, c’est donc si fort, ces attachements de la terre ?

ORIAN : — Je vois une face qui se tourne vers la mienne, un beau visage, Père un pauvre visage qui ne voit pas.

LE PAPE : — Il te verra plus tard.

ORIAN : — j’entends une voix qui dit :Orian, ne me reconnais-tu pas ?

LE PAPE : — Il faut lui fermer tes oreilles ;

ORIAN : — Je revois de nouveau cette expression qu’elle avait, la joie qui peu à peu devient plus forte que le doute, ce mélange si touchant de désir et de confusion et de dignité virginale ;

LE PAPE : — Sois fort.

De telles réponses ne peuvent écarter Orian de La femme, et c’est vers elle, vers Pensée, qu’il portera sa question.

Orian livre combat contre l’amour de Pensée, un amour sans limite qui peu à peu l’absorbe. Il témoigne auprès de son frère Orso de la démesure de cet amour : « Orso, si je l’épousais, il n’y a point de mesure possible entre nous ; ce qu’elle demande, je ne peux le lui donner. C’est mon âme qu’elle demande, et je ne peux absolument pas la lui donner. »(Le Père humilié, II, 2)

Le troisième acte est celui de la conversion d’Orian à l’amour. Dans un dialogue passionné entre Pensée et lui  se produit la transformation qui mènera Orian du désir pour l’objet partiel au désir pour un bien au-delà, « un bien qui n’est pas causé par un petit a »[xxvi] ; ce nouvel amour a une dimension mystique.

Acte III, scène 2 :

Quand je vous ai quitté, Pensée, c’est alors que vous vous êtes emparée de moi. […] on me remontrait une expression de votre visage, une inflexion de votre voix, […] ; Il y avait un cri dans la nuit, votre voix que je reconnais entre toutes les autres. Il y avait une forme chancelante quelque part qui me tendait les bras, il y avait quelqu’un d’aveugle qui me parlait.

[…]

Puis tout cela a été mis de côté et de vous à moi s’est établi quelque chose de plus direct. Il y avait quelque chose en moi qui tenait à se séparer de moi-même.

Alors j’ai connu un autre désir.

Sans image ni aucune action de l’intelligence, mais tout l’être qui purement et simplement tire et demande vers un autre, et l’ennui de soi-même, toute l’âme horriblement qui s’arrache, et non pas de brûlement continu seul, mais une série de grands efforts l’un après l’autre, comparables au nausée de la mort, qui épuisent toute l’âme à chaque coup et me laissent aux portes du Néant !

[…] Je savais trop ce que je vous demandais, vous étiez bien incapable de me le donner, et que ce qu’on appelle l’amour,

C’est toujours le même calembour final, la même coupe tout de suite vidée, l’affaire de quelques nuits d’hôtel […]

Et je sais les grands et incomparables liens que le mariage apporte.

Mais je sais aussi que c’était tout autre chose, incompatible avec tout, que demandait un désir comme le mien.

Ces quelques extraits signalent le bouleversement qui se produit en Orian et la façon dont il s’empare de cette transformation et l’assume. N’est ce pas ce sacrifice ultime d’Orian, qui fait dire à Lacan, à son sujet, qu’il est « le cas le plus éthique qui est réalisé, pour autant que c’est l’homme vrai, l’homme achevé, qui s’affirme et se maintient, Orian, qui en fait les frais par sa mort. »[xxvii]Il ne recule pas devant le désir de Pensée, « l’objet sublime », la femme que Lacan rapproche en 1961 de la Chose[xxviii]. Et c’est sa castration qu’Orian apporte sur l’autel de cet amour jusqu’à la mort : « c’est un désir qui n’a plus à ce niveau de dépouillement, que la castration pour le séparer, mais le séparer radicalement, d’aucun désir naturel. »[xxix]

Et si Orian meurt au champ de bataille pour sauver le Père des fidèles, ce qui est la véritable cause d’Orian est bien ailleurs, c’est Pensée, La femme.

Le suicide de Sygne de Coûfontaine, traduit l’anéantissement de son être sacrifié dès avant sa mort. Louis, le fils, a illustré les conséquences de cet anéantissement, celles de l’horreur d’une vie où une Loi féroce autant qu’injuste a écrasé le désir. Quelques dix ans après Le transfert, dans Encore, Lacan dégage la fonction du père comme la position d’exception. C’est parce que Pensée occupe cette position qu’il y a de nouveau place pour le désir. La femme, dans cette position d’exception, permet de réhabiliter la fonction du désir dans sa dimension éthique et ouvre la voie à cette proposition de Lacan en 1973 :  « Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face Dieu, comme supportée par la jouissance féminine »[xxx].

[i] Claudel P., L’Otage, Le Pain dur, Le Père humilié, Gallimard, le Livre de Poche, 1956, Paris-Coulommiers. Citation de Paul Claudel en première de couverture.

[ii] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Seuil, Paris, 1991, p. 319.

[iii] Ibid, p. 346.

[iv] Ibid.

[v] Ibid, p. 326.

[vi] Ibid P. 355.

[vii] Ibid p. 355.

[viii] Ibid, p. 325.

[ix] Ibid p. 323.

[x] Ibid, p. 355.

[xi] Ibid, p.325.

[xii] Ibid, p. 326.

[xiii] Ibid, p. 357.

[xiv] Ibid, p. 337.

[xv] Ibid, p. 357.

[xvi] Ibid, p. 356.

[xvii] Ibid, p. 338.

[xviii] Ibid, p. 335.

[xix] Ibid, p. 379.

[xx] Ibid, p. 380.

[xxi] Ibid, p. 380.

[xxii] Ibid, p. 359.

[xxiii] Ibid, p. 380.

[xxiv] Miller J.-A., « Travail de Lacan sur le mythe », op. cit., p ; 12.

[xxv] Regnault F., « Claudel : :l’amour du poète », Lacan L’écrit, l’image, Flammarion, 2000, P. 108-112.

[xxvi] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.71.

[xxvii] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, op. cit., p. 364.

[xxviii] Ibid, p. 362.

[xxix] Ibid, p. 362.

[xxx] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 71.

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