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Hamlet-père : victime ! Hélène Coppens

« Si tu as jamais aimé ton tendre père…Venge son meurtre ignoble et monstrueux ! » (Acte I, scène 5)

C’est ainsi que s’adresse à Hamlet son père, revenu du monde des morts. En effet, le spectre du père d’Hamlet vient lui révéler le meurtre dont il a été l’objet et lui sommer de lui obtenir réparation. Ce père, telle une victime, porte plainte auprès de son fils :

« C’est ainsi que je fus, en dormant, par la main d’un frère

Privé d’un coup de vie, de couronne et de reine… » (Acte I, scène 5)[1].

Dénudant ce qui doit rester voilé, le Ghost vient demander à Hamlet de payer à sa place la dette qui lui revient du fait d’être mort « fauché dans la pleine fleur de [ses] péchés ». Comme le souligne Lacan, le fil de la destinée du père est brisé par une intrusion du réel et « ce dont se plaint pour l’éternité le père d’Hamlet, c’est d’avoir été dans ce fil surpris, interrompu, brisé »[2] et de ne plus pouvoir répondre de la dette à payer de ses péchés. Or, le péché payé concerne la castration et c’est bien de ce qui ne s’opère pas au niveau de structure dont il s’agit ici.

Le père, du fait des circonstances de sa mort, ne peut sacrifier cette « livre de chair », « qui est le support de toute fonction de la cause »[3], selon l’expression de Lacan, part perdue de lui-même cédée à l’Autre et qui libérerait son fils, tel Isaac, épargné d’être l’objet du sacrifice exigé par Dieu à son père. Ce quelque chose de livré, séparé du corps, qui est de l’ordre de la dette et du don, permet la circulation des objets de désir, circulation tout à fait pétrifiée dans la pièce d’Hamlet.

Mais ce qui fait de ce père une victime, c’est qu’il demande vengeance, faisant peser sur son fils une revendication radicale. Le père se présente comme castré, mais refuse d’en supporter lui-même le prix. Le spectre se montre comme moi idéal, héros trahi. Catherine Lacaze-Paule dans son texte sur l’imaginarisation de la jouissance souligne bien l’affinité structurale du moi avec la vocation de victime qui « se déduit de la structure générale de la méconnaisance ». « La jouissance solitaire du moi est essentiellement narcissique, c’est une jouissance solitaire, il y a donc rejet de l’autre et refus du sacrifice de la différence qui vise à couvrir la castration » [4].

En sommant son fils de le venger, de réparer, il lui demande de rétablir l’ordre phallique sans lui transmettre ce qui ferait le succès de l’opération : la castration. Héritant de la dette du père plutôt que de l’opérateur de désir, Hamlet est condamné à naviguer dans l’imaginaire, privé des semblants et de la métaphore paternelle. « La vérité d’Hamlet est une vérité sans espoir »[5], nous dit Lacan, car il reçoit une réponse par la révélation du père là où le manque dans l’Autre doit se présenter. Lacan indique qu’il n’y aura donc pas de rédemption pour Hamlet, pas de rachat possible puisque que la dialectique de la dette symbolique est pétrifiée.

Comme le souligne Lacan en pointant l’objet-poison, tout le rapport d’Hamlet à son désir est empoisonné par la parole du père, lui-même mort d’un poison versé dans l’oreille, version mythique qui indique le sort du fils. L’équilibre du fantasme est rompu et l’accent est mis du côté du sujet (contrairement à la perversion), en tant qu’il se fait entendre, qu’il revendique et porte plainte en faisant disparaître l’objet. Hamlet devra en passer par la mise en scène de la play-scene pour commencer à se reconstituer un fantasme pouvant armer son désir, mais cela ne se fera pas sans payer. En effet, Hamlet devra consentir à plusieurs sacrifices : celui de son propre narcissisme, des objets de son désir (Ophélie et sa mère), de son être phallique et, finalement, de sa vie.

Le père d’Hamlet est donc plusieurs fois victime : on lui a ôté la vie – et ceci sans qu’il ait pu se confesser – et il subit la trahison de l’amour, car sa femme s’est remariée avec le nouveau roi, son assassin Claudius. Et le ghost de dénoncer, vociférer, tempêter… Lacan nous interpelle à ce sujet : « Mais se peut-il vraiment qu’ici plus que n’importe où, celui qui vient porter témoignage, et à jamais de l’injure subie n’y soit pour rien ? »[6] Effectivement, ce qui fait aussi de ce père une victime, c’est qu’il vient demander réparation d’une faute en faisant « comme s’il n’y était pour rien »[7]. Se présentant en héros et trop idéalisé par son fils, il soutient la fiction et l’« idéalité aveugle »[8] que la vengeance rétablirait l’ordre, la morale, la décence tout en faisant voler en éclat l’ordre symbolique du monde des vivants et des morts.

Quand on subit un dommage et qu’on demande réparation, cela suppose que l’Autre est en faute. Et, « derrière la faute, il y a la jouissance supposée de l’Autre »[9]. Or, avec le ghost, toute la charge de la faute, de ses propres fautes, retombent sur Hamlet : il s’en décharge. Le spectre refuse de supporter lui-même le prix de la castration. L’objet qu’il sacrifie, c’est son fils. En ce sens, c’est Hamlet qui est victime : victime du signifiant comme nous le sommes tous et victime des paroles de son père. Cela peut indiquer ce qui se joue pour certains sujets ne se délogeant pas de leur position de victime, ne prenant pas à leur charge ce qu’il leur incombe de porter du fait d’être parlant et qui sont prêts à sacrifier beaucoup pour faire payer l’Autre, pour le faire consister comme jouisseur et pour faire du manque un manque réel qui serait réparable.

[1] Shakespeare W., Hamlet, Traduction par François Maguin, Paris, Flammarion, 1995, p. 115.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livreVI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière & Le Champ freudien, 2013, p. 405 et 406.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 249.

[4] Cf. sur le blog, Lacaze-Paule C., « L’imaginarisation de la jouissance », http://www.pipolnews.eu/portfolio-item/paradigme-de-la-jouissance-1-limaginarisation-de-la-jouissance-la-loi-du-coeur-par-catherine-lacaze-paule/

[5] Lacan J., Le Séminaire, livreVI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière & Le Champ freudien, 2013, p. 353.

[6] Idem, p. 477.

[7] Hoornaert Geert, Hamlet. La tragédie du désir, la douleur d’exister, http://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2014/11/ironik-2-G.-Hoornaert-Hamlet-la-tragédie-du-désir.pdf.

[8] Idem.

[9] Bassols M., « Crise et escroquerie de la jouissance », http://www.nlscongress.org/?p=636.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais