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Le Mémorial du 11 septembre : faire trou dans le réel, par Patrick Stoessel

Chaque village français a son monument aux morts des deux guerres mondiales. Aujourd’hui, on parle de « mémorial » et les morts sont des victimes – ce qui est une des définitions du mot. Dans ce contexte de réel pur, les victimes sont aussi collatérales : les survivants, les familles, les proches, victimes en mal de rituels pour « faire leur deuil » comme le disent les médias depuis la déchristianisation du monde occidental. D’où les « marches blanches », les monceaux de fleurs et bougies sur les lieux des catastrophes, la stèle provisoire érigée en urgence après le crash de l’A320 de la Germanwings… À New-York, l’attentat du 11 septembre qui a inauguré notre XXIe siècle a maintenant son mémorial.

Avril 2014 : on atteint l’entrée du site en contournant les palissades bleues du vaste chantier de Ground Zero, non encore achevé, dans le vacarme des engins : camions, bétonneuses, grues, marteaux-piqueurs. S’y mêle la rumeur vibrante habituelle de la pointe sud de Manhattan.

Après un contrôle de sécurité draconien, on pénètre enfin dans l’espace du Mémorial. Une esplanade de granit gris clair est agrémentée de plantations encore jeunes : les arbres chétifs et bourgeonnants à peine en ce début de printemps laissent une vue dégagée de l’ensemble. Quelques étendues de gazon rythment l’espace propice à une déambulation qui mène au premier bassin, empreinte d’une tour écroulée. Plus loin, l’emplacement de la 2e tour, un autre bassin, est au pied de la nouvelle Freedom Tower qui dresse avec élégance une silhouette plus fine que les anciennes Twin Towers parallélépipédiques. Ses pans en verre bleuté réfléchissent la lumière du soleil.

Les bassins carrés sont creux, profonds de neuf mètres avec en leur centre un deuxième trou carré plus petit. Leur fond est une étendue d’eau. Leurs parois sont bordées d’un rideau d’eau dont le bruit de chute couvre celui de la ville. Ils sont entourés d’un muret à l’extérieur duquel une main-courante en acier marron foncé inclinée et large de 50 cm environ porte l’inscription par découpe dans le métal des prénoms et patronymes de chaque victime. Leur nom, troué dans le métal, peut être touché avec les doigts, donc avec le corps du visiteur. Quelques fleurs sont abandonnées ici ou là.

En ce lieu de mémoire, l’imaginaire ne pousse pas à la jouissance mais offre au contraire des métaphores propices à la symbolisation : l’eau, source de vie, bruit comme une fraîche cascade de montagne ; l’eau qui coule dans le trou des tours évoque le réel de la chute des tours et le trou celui de l’attentat et de la mort. Mais l’imaginaire favorise ici un nouage du réel avec le symbolique. On pense alors au trou que fait le langage dans le réel comme le dit Lacan : « C’est de cette fonction du trou que le langage opère sa prise sur le réel »[1]. En cela, le Mémorial du 11 septembre est bien plus qu’une réussite esthétique.

[1] Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Seuil, Paris, 2005, p. 31.

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