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Las Patronas, entre Eros et Thanatos et les victimes de la migration forcée. Par Mariana Alba de Luna

Parfois, il suffit d’un seul pour que tout change. Ce jour-là, Norma Romero entendit une fois de plus La Bête rugir au loin à l’approche de son village. Elle descendit vers les rails pour regarder passer l’animal métallique, toujours envahi d’autant de mouches humaines accrochées à son dos.

Cette fois, chose inhabituelle, La Bête, train de marchandises pris d’assaut illégalement par des centaines de migrants centraméricains, s’arrêta juste devant elle. Elle vit un homme ensanglanté être descendu lentement du toit du wagon. Deux autres le tenant chacun par un bras. Il était comme Christ blessé descendant de sa croix, se dit-elle. Cette image cassa la chaîne de victimes que ces hommes avaient été jusqu’à ce jour pour elle. Ce moment lui est apparu comme une révélation et un appel de Dieu. Il fit irruption, rupture avec l’infini de l’impossible qu’elle ressentait. Rompre la série de victimes est alors question d’au moins un : ce un qui se défait et sort de la chaine. Parmi tant d’autres a surgi l’homme blessé. Parmi tant d’autres, situés de l’autre côté des voies ferrés, elle surgit, elle, Norma Romero. Il y eut contingence de la rencontre entre la victime passive et la victime en mouvement. « La condition de la rencontre est donc que le sujet divisé accepte que sa défense contre l’infini soit dérangée par ce qui, justement, le divise, c’est-à-dire par ce qui le surprend. Rencontre résonne ainsi avec surprise »[1], avec l’unique.

Cet instant arraché au trop voir de l’objet regard, duquel elle avait été la victime silencieuse devant la tragédie de ces gens sans patrie, sera son point de rupture et de ya basta. Moment décisif, signe, marque brûlante laissée dans le corps. Avec ses moyens modestes, elle décida d’offrir son agalma, de secourir et de préparer de la nourriture pour ces hommes, femmes et enfants affamés, qui pendant des jours ne peuvent descendre des toits des trains qui traversent le Mexique du Sud au Nord. Ils sautent d’un train à l’autre jusqu’à la frontière américaine dans l’espoir d’avoir une vie meilleure aux USA, de l’autre côté, s’ils y arrivent. Beaucoup sont victimes de la migration forcée et des groupes criminels qui profitent de leur sort comme des charognards. Ils fuient une situation catastrophique dans leur pays – et au Mexique –, encore plus terrible que celle de monter et de rester agrippés coûte que coûte à La Bestia. Ce train du diable que l’on appelle ainsi car il est comme une bête infestée de parasites, et qui très souvent fait payer l’audace du voyage par la mort.

Dans l’imaginaire collectif, ces déracinés qui défient leur destin, paraissent ne plus mériter d’être considérés comme des êtres humains. On les voit comme des poux, des mouches ou des puces infestant l’animal, produit du capitalisme sans frein et de la déshumanisation qui gagne chaque fois plus du terrain dans notre pays. Ce train de l’Apocalypse, à l’instar de ces tragiques et misérables barques africaines auxquelles les hommes s’agrippent également comme à leur dernier espoir, sont la marche forcée de notre triste modernité universelle de l’homme contre l’homme.

De l’Un surgit le multiple. D’autres femmes sont venues rejoindre le premier pas de Norma Romero. Désormais, on les appelle Las Patronas, femmes paysans issues du village qui leur donne leur surnom, « La Patrona »[2], situé dans l’État de Veracruz, où depuis déjà vingt ans[3], elles ont décidé de briser les frontières. Ce qui est singulier est qu’à chaque fois qu’elles tendent la nourriture à l’affamé qui passe avec le visage d’un Christ agonisant, elles vont à l’encontre des lois et jouent le tout pour le tout. Pour distribuer la nourriture qu’elles préparent, mise dans des sacs en plastique avec des bouteilles d’eau attachées à des cordes que les migrants doivent prendre au vol sans descendre du train, Las Patronas doivent se rapprocher dangereusement de la voie ferrée. Se sentir frôler la bête qui passe à grand vitesse, situe dans l’exception de chacune la surface d’attraction fragile en jeu entre Eros et Thanatos. Car La Bestia ainsi approchée pourrait avec ses griffes, d’un coup de patte féroce, leur arracher la vie à elles aussi. Dans ce point d’identification à l’Autre, victime de son destin, Les Belles avec leur Bête, en jouant avec le fil tranchant de la mort, se sentent vivre.

Ces femmes, se situent du côté de la jouissance mystique féminine, jouissance Autre de laquelle seule une femme peut témoigner : « Être une femme dans notre pays n’est pas être dans la position limitée que l’on nous avait amenées à croire, au contraire, dans notre société, une femme devrait être un lieu de pouvoir et de possibilités… de possibilités infinies, dans la mesure où l’on s’autorise à étendre notre amour d’humaines, sœurs, épouses, mères… de la même manière que Dieu a aimé le monde. »[4] Mères nourricières, elles invoquent leur plus-de-jouissance Une obtenue dans la nomination qu’en passant ces hommes leur donnent : « Merci tendre mère ! Dieu vous bénisse » ![5]

[1] Naveau, P., Ce qui de la rencontre s’écrit, Paris, Ed Michèle, 2014, p. 82.

[2] Lieu sous protection d’un saint ou de la vierge, patron du village. Patrona, veut aussi dire « la chef ».

[3] http://laspatronas.com.mx/2015/02/20/20-anos-de-las-patronas/ Au Mexique, elles ont reçu en 2013, le Prix national des droits de l’Homme.

[4] Ibid.

[5] https://www.youtube.com/watch?v=M7kbiG20ugc

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