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Portraits pluriels du courage, par Michèle Simon

 « Il n’y a d’autre bien que ce qui peut servir à

payer le prix pour l’accès au désir. »

Lacan. J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, p. 370.

« Le courageux perçoit l’obscurité de son temps

comme une affaire qui le regarde […]. Il est capable non seulement

de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de

percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous,

s’éloigne infiniment. » Fleury C., La fin du courage, Paris, Fayard.

De la rencontre avec l’innommable d’un réel, celui de la guerre, de l’absurdité de la haine, de l’insensé de la mort, ce que le sujet en fera relève d’un choix. L’enjeu est éthique. Il peut décider de se ranger sous la bannière collective de la victime, celle d’être l’objet d’un préjudice subi, ou d’un sacrifice consenti sur l’autel d’un impératif ou de circonstances particulières, manière de se protéger d’une vérité insupportable.

À l’opposé du choix de la victime, celui du courage impose l’acte, qui engage toujours au un par un. Acte qui prend en compte cette rencontre singulière avec un réel particulier. Un sujet choisit, alors, de ne pas céder et de faire le choix d’un acte pour survivre, vivre, soutenir et supporter.

C’est pourquoi, nous avons souhaité vous proposer dans la rubrique Vittima della moda une série, intitulée Portraits pluriels du courage, faisant valoir des hommes et des femmes qui ont fait ce choix dans des contextes historiques et politiques marquants.

Ne pas se laisser réduire à n’être rien

Martin Gray a quinze ans en septembre 1939. Il est saisi par la guerre, il y connait la lutte pour survivre dans l’enfermement du ghetto de Varsovie, l’enfer de Treblinka dont il réussit à s’évader. Il participe à l’insurrection du ghetto de Varsovie aux côtés de son père. En 1970, alors qu’il perd de nouveau sa famille, sa femme et ses enfants, dans un incendie de forêt près de Mandelieu, il décide de l’écriture de son livre Au nom de tous les miens.

Ce livre est d’abord celui du témoignage, du devoir de mémoire, parce qu’il a survécu : il était « dépositaire de leurs vies, de leur passé, de ce qu’ils auraient pu devenir ». Mais ce qui y est remarquable, c’est le récit précis qu’il fait de la lutte et des actes qui ont été les siens pour survivre et vivre, pour ne pas se laisser réduire à ce que la haine des bourreaux nazis visait, l’annihilation de toute humanité en lui en le réduisant à n’être rien.

Martin Gray rend sensible que dans ce combat, ce dont on peut être la victime, ce qui objecte au désir, c’est la destructivité qui réside au cœur du sujet – les effets dévastateurs du surmoi[1]. Il écrit : « J’avais rencontré la haine qui tue sans raison, je n’avais jamais croisé cet officier et il voulait ma mort, il avait tué un homme à coups de pelle et il me regardait ; c’est moi qu’il tuait. J’ai dû me raisonner, pour me débarrasser de cette fièvre, ma frayeur […], j’ai réglé seul ma maladie, me forçant à marcher lentement dans la rue, passant près des soldats, les regardant dans les yeux […]. J’avais découvert la force qu’un homme peut avoir en lui. S’il veut, il peut vaincre, s’il veut, il peut mourir sans un cri, s’il veut, il peut survivre »[2]. Ceci implique de reconnaître le réel en jeu auquel l’agressivité répond, en se défaisant, comme le souligne Gil Caroz dans son entretien avec Khalil Sbeit[3], « de la face stupide des identifications qui s’accrochent à la jouissance », ce que Jacques-Alain Miller nomme le « combat avec l’ange de la débilité humaine »[4].

Il témoigne également, comme Primo Lévi – dans son expérience de l’enfer de Treblinka notamment  –, à quel point la rencontre avec la langue était alors réduite à sa dimension de pure violence sur le corps. Martin Gray rend compte de l’importance de rétablir le lien à l’Autre du langage dans ce qu’il relate des échanges qu’il a avec son père et du message de celui-ci qui l’accompagne durant cette période, répondant de son désir de vivre : « La vie, Martin, voilà ce qui est sacré. […] souviens-toi, Martin, la vie, ta vie. Il faut donner la vie, c’est cela choisir d’être un homme »[5] et « pour vous, je ne peux qu’une seule chose, vivre encore »[6] pour dire et transmettre au nom de tous les siens.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10.

[2] Gray M., Au nom de tous les miens, Paris, Robert Laffont, 1971, p. 41.

[3] Caroz G., Un combat avec l’ange de la débilité humaine, PIPOL news, n°14, 4 mars 2015.

[4] Miller J.-A., La « Common Decency » de l’Oumma, Lacan Quotidien, n°474, 7 février 2015.

[5] Gray M., op. cit., p. 236.

[6] Gray M., op. cit., p. 153.