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Silence, Action! par Céline Mélou-Sérieys

« Nothing can prevent me from making films since when being pushed to the ultimate corners I connect with my inner-self and, in such private spaces, despite all limitations; the necessity to create becomes even more of an urge. Cinema as an art becomes my main preoccupation. That is the reason why I have to continue making films under any circumstances to pay my respect and feel alive. »[1]

Jafar Panahi, réalisateur iranien, janvier 2015.

[1]Cf. www.theguardian.com/film/2015/jan/27/jafar-panhi-iran-berlin-taxi.

Enfant d’un quartier déshérité de Téhéran, Jafar Panahi découvre la photographie et la vidéo grâce aux équipements culturels de quartier et au Kanoun[1]. Confronté au réel de la guerre Iran-Irak en tant que soldat envoyé au front, il y réalise des reportages photo et des documentaires sur les affrontements. À son retour, il s’inscrit à l’école supérieure de cinéma et d’audiovisuel de Téhéran.

En République islamique d’Iran, chaque étape du processus de production, de distribution et de diffusion cinématographique est soumise à la validation du bureau du contrôle et de la projection du ministère de la Culture et de l’orientation islamique. Cet organe étatique de contrôle décide d’autoriser ou de censurer selon les règles d’une morale islamique (port du voile islamique, aucun contact entre hommes et femmes, pas de violence ni de « noirceur »…). Les normes de comportements édictés dans l’espace public s’exercent dans la représentation de l’espace privé filmé au cinéma tout autant que dans la vie privée des professionnels du cinéma.

Panahi parvient pourtant à réaliser dans son pays cinq premiers longs métrages qui traitent des inégalités sociales, des règles liberticides, de la condition des femmes et de l’apartheid sexuel en Iran. Pour ce faire, il invente des leurres, tels que l’usage de faux scénarios, de prête-noms ou d’une double équipe de tournage. Comment lire que Panahi tienne à réaliser des films dans son pays et à passer outre les interdits, et ce, malgré les difficultés, les risques et l’interdiction de diffusion officielle de ses films en Iran ?

Panahi réfute en acte notre tendance à croire en l’illusion « que la loi porterait contre le désir » ainsi que le rappelle Jacques-Alain Miller : « à savoir que la loi crée le désir, et aussi que la loi est là pour qu’il y ait désir, que la loi qui interdit le désir est par là même celle qui le supporte, qui le soutient. D’où l’équivalence que Lacan a posée implicitement entre la loi et le désir, la réciprocité des deux : « le nœud de la loi et du désir »[2]. Jacques-Alain Miller précise dans son cours « L’Être et l’Un » : « c’est parce que la jouissance arrive appareillée d’un discours d’interdiction qu’elle prend figure de transgression ».

Alors qu’il participe au mouvement de contestation à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, il est soupçonné de préparer un film sur les abus du régime durant la « révolution verte » et arrêté à plusieurs reprises. En décembre 2010, il est condamné à six années de prison, vingt ans d’interdiction de réaliser des films, de sortir du territoire et de faire des interviews « pour activité contre la sécurité nationale et propagande contre le régime ».

En mai 2011, il réalise son premier film depuis sa condamnation : « ceci n’est pas un film ». Sélectionné au festival de Cannes, Panahi adresse ce message : « Nos problèmes sont nos fortunes. La compréhension de ce paradoxe prometteur nous invite à ne pas perdre l’espoir et à poursuivre notre chemin. Les problèmes plus ou moins sérieux persistent partout dans le monde, cependant notre devoir nous incite à ne point céder et à chercher des solutions. »

Depuis son expérience d’emprisonnement en 2010, transformé en assignation à résidence suite à sa grève de la faim, il a réalisé trois longs métrages traitant directement du réel auquel cette expérience l’a confronté. Dès lors, il retourne la caméra sur lui et engage ainsi son corps dans l’espace du film selon un procédé différent pour chaque film : l’usage du docu-fiction, de caméras embarquées, un dispositif consistant à se faire filmer par un autre réalisateur en train de parler d’un scénario…

À l’opposé du choix de la victime, Jafar Panahi s’extrait de la place du condamné auquel l’assigne le « bon droit » et s’appuyant sur les marges par rapport au règlement, il parvient à ne pas céder sur son désir. De la dénonciation de la jouissance en tant que niée par le régime politico-religieux iranien à un effort d’articulation éthique du paradoxe de « la noirceur » à laquelle il a affaire singulièrement, tel est le cheminement courageux qu’entreprend ce réalisateur.

[1] Centre pour le développement intellectuel des enfants et adolescents de Téhéran, où Abbas Kiarostami dirige le département cinéma.

[2] Il fait référence au Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse. Cf. http://www.causefreudienne.net/religion-psychanalyse/.

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