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VICTIMES DE L’OUBLI par Serena Guttadauro-Landriscini

Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature en 2014, n’a pas cessé d’écrire des récits qui retracent l’histoire d’une destinée humaine insaisissable. Les personnages de ses romans sont des inconnus, des oubliés, des disparus, au milieu d’une ville floue et effacée par le temps. Cette mémoire est au fond le vrai protagoniste, même si elle est toujours incertaine, et lutte contre l’amnésie et l’oubli. Le travail de Modiano n’est pas une recherche du temps perdu car, comme il en témoigne lors de son discours à Stockholm[1], la mémoire n’a plus au XXe siècle cette force et cette franchise qu’elle avait au XIXe. Cependant, face à la page blanche de l’oubli, l’auteur ne se décourage pas et n’a pas d’autre choix que celui d’avancer, tant que l’écriture devient pour lui une longue fuite en avant. C’est ainsi qu’il peut transformer l’expérience traumatique du passé en solution pour l’avenir : tels les enfants qu’à cette époque on ne laissait pas parler, on n’écoutait pas ou on interrompait tout le temps, l’écriture lui a permis de se faire entendre et de dire ce qu’il avait sur le cœur.

Reconnu pour avoir dévoilé le monde de l’occupation, Modiano raconte le Paris d’une époque que beaucoup ont voulu oublier comme un mauvais rêve, avec le vague remord d’avoir été en quelque sorte des survivants. Son écriture vient superposer le passé au présent et produit une sorte de transparence du temps, où ces personnages retrouvent une certaine liberté grâce aux vides laissés dans la reconstruction de leur existence. Le silence des rues résonne avec celui des personnages qui échappent au déterminisme de l’histoire et acquièrent par là un espace d’intimité qui les rend encore plus présents et humains. Les récits sont fondés seulement sur une expérience individuelle, que l’auteur cherche à restituer tout en respectant les tâtonnements produits par les traces partielles qu’il utilise. Si le roman s’ouvre bien souvent avec une énigme à résoudre, le jeu de piste, entre les lieux et les temps, n’aboutit jamais à une solution limpide et claire. Les zones d’ombre persistent comme dans un rêve, et l’énigme nous fait apparaître ces figures du passé encore plus proches. Faute de pouvoir le résoudre, Modiano retrace dans ses romans les coordonnées troubles, parfois clandestines, d’une ville hantée par la guerre, dans laquelle les adultes comme les enfants pouvaient disparaître à tout moment. Il n’y a pas de nostalgie, mais un effort de rendre au passé et à ces personnes oubliées l’humanité et la singularité qui surgissent à partir d’un vide qu’aucun mot ne pourra jamais combler. En s’appuyant sur un usage authentique du non-savoir, il pourra écrire : « J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue (…) C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que le bourreaux, les ordonnances, les autorités dite d’occupation, (…) le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. »[2]

[1] https://www.youtube.com/watch?v=lNYhSZMZG4k

[2] Modiano P., Dora Bruder, Folio Gallimard, 1999, p. 144-145.

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais