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Victime de la victimologie, par Maryse Volsan

Depuis plusieurs années, la victime[1] est l’objet d’une grande attention dans les divers champs des médias, de la santé, des marchés, du politique, jusqu’à produire un effet de mode ; le thème est devenu un pur produit tendance, conforme au goût, au besoin du moment et reçoit la faveur du public. Le XXIe inaugure-t-il l’ère du culte de la victime ?

Son spectre de référence s’étend de plus en plus. On y trouve des blessés de la route comme des accidentés de la vie, des violences conjugales, de la pédopornographie, des maltraités sociaux, du terrorisme jusqu’aux situations extrêmes de génocide et j’en passe… Par ailleurs, la liste des symptômes du syndrome de stress post-traumatique s’allonge à chaque nouveau DSM.

La victimologie recouvre des registres variés : le champ du psychologique, de l’anthropologique, du juridique, voire aujourd’hui du scientifique. Sur le coup de l’émotion ou de la vindicte populaire, des réformes judiciaires sont engagées, des décisions politiques sont prises, des centres dits spécialisés se créent dans les suites médiatiques de certains faits divers, portées par des victimes directes ou collatérales. Ce signifiant de victime est actuellement l’un des seuls capable de lever les foules, de susciter le rassemblement de masse, de fédérer un pays.

La montée au zénith des signifiants « victime » et « traumatisé »[2], parfois contestés, témoigne de pratiques du psychisme au service de l’adaptation sociale bien plus qu’à celui du sujet. Certaines personnes tentent d’y échapper et refusent de se soumettre aux protocoles mis en place. Sonia Chiriaco[3] souligne ce fait : « Le terme de victime pose que la personne concernée a subi un préjudice dans lequel n’entrerait pas sa subjectivité ».

Lors d’une agression, Lise a ressenti un sentiment étrange, comme « une supercherie » : « Il fallait que je me justifie perpétuellement ! » Confrontée à l’inconnu du désir de l’Autre, Lise se retrouve ainsi à sa merci, provoquant un sentiment d’inquiétude et fragilisant sa certitude, ses repères. Freud décrit ainsi ce sentiment : « l’étrangement inquiétant serait toujours quelque chose dans quoi, pour ainsi dire, on se trouve désorienté ». [4] Reçue par le service de victimologie, Lise ne veut plus y aller : « Je ne faisais que rabâcher, répéter les choses ». Confrontée à tous ces protocoles, Lise se dérobe et désire rencontrer une psychologue en libéral.

Lors de son premier rendez-vous, Lise s’assoit sur le divan et, baissant la tête, dit qu’elle vient car elle a subi des attouchements mais que ce qui la fait souffrir, c’est qu’elle doit constamment se justifier. Les autres ne la croient pas. Le personnel du service de victimologie n’arrête pas de la questionner. « C’est ma parole contre la sienne », dit-elle. Face à mon étonnement, elle rajoute qu’elle s’est retrouvée seule face à cet homme au moment de l’interrogatoire. Je réplique fermement : « Comment ça ? Ils ont osé ! » Lise se met à pleurer : cet homme a nié ce qu’il lui avait fait et l’accuse de mentir. C’est ce qu’elle ne supporte pas.

La séance suivante, Lise se questionne sur sa position. Elle se demande pourquoi elle n’a pas réussi à dire non. Pourquoi s’est-elle laissée faire ? Lise touche alors à cette jouissance indicible dont elle n’a pas la compréhension, mais elle avoue un sentiment de honte. Elle en a honte et n’a pas pu dire à ses parents, particulièrement à sa mère, ce qui lui était arrivé. Elle le regrette amèrement, et ce, d’autant plus que les dires de cette dernière résonnent de plus en plus dans sa tête : « Les hommes sont pervers. Fais attention ! »

En venant me rencontrer, Lise a pu mesurer les effets de son énonciation et prendre la part de responsabilité qui lui revient. Elle refuse de s’identifier à ce statut de victime qu’elle vit comme une tromperie. Son témoignage m’a enseigné que c’est précisément son refus d’adhérer au protocole du service de victimologie qui lui a permis de ne pas être représentée par ce signifiant : victime.

[1] Cf. sur ce blog l’introduction du président de l’EuroFédération de Psychanalyse, Jean-Daniel Matet, dans laquelle il indique que « victime est un signifiant à tout faire de la modernité consumériste » Comment y échapper ?.

[2] Cf. Chiriaco S., Le désir foudroyé, sortir du traumatisme par la psychanalyse, Paris, Editions Navarin-Champ Freudien, 2012.

[3] Idem, p. 17.

[4] Freud S., L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, collection Folio/Essais, p. 212 et 216.

Translations : Espagnol, Italien