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« Victimes » des violences du langage, par Jean-Louis Aucremanne

Le thème « Victime » nous convoque à élucider la violence spécifique au parlêtre, le trouble dont le langage l’affecte. À la hauteur de la formule « le mot est le meurtre de la chose », la violence des humains comporte une destructivité inégalée dans le règne animal. Dans la pire abomination, le meurtre de la chose rejoint la Shoah. Et cette violence peut être notre tache aveugle. « Il n’est de loup, de lion, de tigre ni de basilic qui égale l’homme ! Il les surpasse tous en cruauté », assène Baltasar Gracian dans son Criticon. C’est à ce lucide jésuite du XVIIe siècle que Lacan se réfère dans Télévision à propos « d’être un saint » qui « décharite »…

Dans la clinique de la toxicomanie, nous avons affaire à une solution violente, du ressort du passage à l’acte, du « suicide lent ». C’est un cas particulier de la clinique en institution (psychiatrique, notamment), où les « comportements violents » – l’insulte, le passage à l’acte – répondent à des « causes violentes » : violences subies autant qu’absence de réponse à un appel de détresse, rapport à « l’Autre méchant », intrusif, etc. Si bien qu’une bonne partie de notre travail consiste à réfréner cette jouissance, par les moyens du langage et de la parole.

Mme V., qui s’est adressée à l’institution pour arrêter successivement l’héroïne, puis l’alcool et les médicaments, nous livre finalement la formule de l’Autre auquel elle a affaire : « mon père est mon dieu… mais c’est un papa oiseau qui a coupé les ailes de ses enfants ». Elle nous enseigne ensuite sur les particularités des mots qui la renvoient à sa « nullité » : un simple « ça va », ou un encouragement, sont pour elle des ravages auxquels sont corps répond par un laisser tomber, des troubles gastriques, des évanouissements, une négligence de son hygiène. Au-delà du dispositif pour endiguer la consommation mortifère, il s’agit alors de briser nos habitudes de compréhension, d’usage des semblants, pour constituter une alternative de parole, une « substitution », qui permette son usage de l’institution comme point d’appui, autant que mise à distance de son Autre ravageant.

Dans la clinique, comme dans la politique, nous avons affaire aux violences langagières. Victor Klemperer a décrit ce que la langue du IIIe Reich comportait de destruction de la culture par ses slogans, ses mensonges, ses vociférations, son langage technique réduisant l’humain à des machines ou à des choses à « éliminer ». Georges Steiner, visitant l’Allemagne d’après-guerre, a ce terrible diagnostic sur le traumatisme advenu : « c’est la langue allemande qui est morte ». L’économie allemande se redresse, mais c’est un « miracle creux ». Ainsi donc une forme de « civilisation », de « progrès », peuvent-ils détruire la culture !

Mais qu’est-ce que la culture ? Dans un article sur la poéticité, Roman Jakobson explique que la poésie transforme, voire « défigure » les habitudes de parler. Ce n’est pas sans une certaine violence quand aux habitudes de penser, ou représenter. Francis Ponge nous explique dans « Des raisons d’écrire », qu’il s’agit de « parler contre les paroles », là où elles lui font « honte » – affect éthique –, « entendues dans des bouches infectes ». Artaud écrit à partir de l’angoisse, à partir d’un « corps mal construit », d’où il revendique « un corps sans organe », et qu’il faut « lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, dieu ». « Dieu », c’est-à-dire le dieure, le dire de l’Autre, comme le déchiffre Lacan. Ainsi les écrits d’Artaud sont des « coups » portés aux « idées », aux concepts, pour faire vibrer « la chair ».

Non, décidément, le langage n’est pas que fait de communication. Il n’est pas non plus le fait de l’intégration d’un cerveau « primitif » dans des cognitions supérieures. Le langage affecte le corps. La pulsion en est un effet : « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ». Pour Lacan, les anciennes passions sont de ce ressort : ne peuvent se situer que de l’effet du langage et de la parole sur le corps.

Les artistes nous enseignent sur la question de la culture, de l’interprétation, du traitement de la jouissance, de sa violence, de ce qui les « affecte ». Il est remarquable que chacun vise une forme de « percussion du corps », selon le choix d’un ou plusieurs objets pulsionnels.

Chacun de nous est, a été « victime » du langage, donc, « affecté ». Comment nous débrouiller avec cette violence initiale ? Lacan, dans Encore, à propos du discours analytique, dit : « Notre recours est, dans lalangue, ce qui la brise. » Suivent alors les références à la lettre, aux mathématiques, à la grammaire, soit à ce qui s’écrit ; mais aussi, ailleurs, à la poésie – Rimbaud, Ponge, ou Joyce qui, dans son Finnegans wake, a « écrit en anglais d’une façon telle que la langue anglaise n’existe plus ». Ce sont autant d’indications, pour nous, victimes ou « traumatisés » de la langue, sur la recherche d’un « savoir y faire » avec la violence du langage, soit « avec l’inconscient, la structure ». Les artistes, encore une fois, nous y sont guides.

 

Translations : Espagnol, Anglais, Italien, Néerlandais